Belgique en guerre / Événements

La capitulation de l'Allemagne. Une célébration plus problématique?

Auteur : Kesteloot Chantal (Institution : CegeSoma)

C’est dans l’après-midi du 7 mai 1945 que la nouvelle de la capitulation allemande est connue en Belgique. L’acte de reddition a été signé à Reims à 2 h 41 du matin. Un deuxième document sera signé à Berlin dans la nuit du 8 au 9 mai. Pour les Soviétiques, il était important que cette signature intervienne dans la capitale de l’Allemagne vaincue. Quoi qu’il en soit, le 8 mai marque la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

L’allégresse à travers tout le pays

Dès la soirée du 7 mai, la population belge marque sa joie de manière improvisée. Les lieux publics sont envahis. On sort les drapeaux. On chante, on danse. Mais c’est bien évidemment le 8 mai qui marque officiellement la capitulation. C’est le « V-Day », tant attendu depuis bientôt cinq ans.

La célébration revêt un caractère officiel et festif. Pendant une semaine, tous les programmes radio débuteront par la Brabançonne. Les fonctionnaires ont reçu un jour de congé et les écoles resteront fermées jusqu’au 11 mai. La journée du 8 débute comme il se doit par un hommage du gouvernement qui se rend au Soldat inconnu et au Tir national, deux lieux hautement symboliques dans la mémoire patriotique belge et qui inscrivent le second conflit mondial dans la continuité du premier.

Après l’annonce officielle de la capitulation par le Premier ministre britannique sur les ondes radiophoniques, la fête peut véritablement débuter. Les cloches des églises se mettent à sonner à toute volée. Des cortèges s’élancent, une foule débridée envahit les places et les principales artères des villes et villages. Les Alliés sont les héros du jour bien plus que les résistants dont l’engagement semble déjà quelque peu oublié. On rend hommage à Roosevelt, à Churchill et à de Gaulle, mais aussi à Staline. En ce mois de mai 1945, le prestige de l’Union soviétique et de l’Armée rouge sont au plus haut. Dans son allocution, le Premier ministre remercie tant les Alliés que les combattants de l’intérieur et les militaires belges qui se sont battus en Afrique, sans oublier ceux qui ont participé à l’offensive finale, dans la foulée du débarquement. Partout, des concerts et des parades s’improvisent. À minuit, les sirènes retentissent. La guerre est finie sur le front européen.

 

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Institution : KBR
Collection : La Nation belge, 10 5 1945
Légende d'origine : Bruxelles, 8 5 1945
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Institution : KBR
Légende d'origine : La Cité nouvelle, 9 5 1945

Quand la question royale trouble la fête

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Institution : Archives du Palais royal
Légende d'origine : Manifestation devant le Palais royal, 8 5 1945 (détail)

À la joie de la capitulation se mêle aussi l’attente du retour du roi. Il a été libéré le 7 mai par l’armée américaine, à Strobl, en Autriche. Depuis plusieurs jours, les prises de position en sens divers se sont multipliées. Les communistes sont les premiers à prendre position en faveur de l’abdication, dès le 28 avril 1945. Les socialistes rendent leur position publique le 5 mai. Elle va dans le même sens, même si les termes sont plus mesurés. Il en va de même du Parti libéral. Le Parti social-chrétien, en pleine phase de construction, va faire de la question royale, son cheval de bataille. Mais au-delà de ces prises de position politiques, l’annonce de la libération du roi donne lieu, dès le 7 mai, à des manifestations devant les grilles du Palais royal. Elles se renouvellent le lendemain non sans susciter des contre-manifestations. Dans la presse, le sujet occupe une place considérable, concurrençant presque la célébration de la capitulation

Ce même 8 mai, un deuxième conseil des ministres se tient dans la soirée. Il est exclusivement consacré à la question du roi. Le lendemain, une délégation gouvernementale part pour Strobl. Ce premier contact et ceux qui suivent tournent rapidement au dialogue de sourds.

Une seconde vague de répression populaire

Avec le retour progressif des prisonniers de guerre mais surtout des déportés, l’opinion publique est confrontée à une autre réalité de la guerre. Des corps décharnés, des êtres brisés, des témoignages insoutenables publiés dans la presse, tous ces éléments attisent une nouvelle vague de répression populaire spontanée. La libération du camp de Buchenwald, qui a fait l’objet de nombreux reportages et récits personnels, a particulièrement frappé les esprits. Depuis fin avril, divers incidents ont été signalés en plusieurs lieux. Le gouvernement recommande d’ailleurs de surseoir à la libération d’« inciviques » à l’heure du retour des déportés voire à en réincarcérer d’autres, ce qui, indirectement, conforte ceux qui sont passés à l’acte. Lors du conseil des ministres du 8 mai, le ministre de la Défense nationale, le libéral Léon Mundeleer, fait état d’arrestation de suspects, d’incendies de fermes, de menaces de mort. Près de huit mois se sont écoulés depuis la Libération et certains estiment que la répression des collaborations est trop lente et que les mailles du filet sont trop larges. Parmi ceux-ci qui sont visés, il y a bien sûr Léon Degrelle dont la presse annonce à plusieurs reprises l’arrestation mais qui a bel et bien réussi à prendre la fuite en Espagne où il a atterri le… 8 mai 1945.

C’est durant le week-end qui suit la capitulation que les incidents sont les plus nombreux, touchant plus particulièrement la Flandre orientale, la Flandre occidentale et le Hainaut. Des scènes de saccage à des actes de violence plus graves, la situation varie mais elle est à tout le moins révélatrice du ressenti d’une partie de la population.

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Institution : Archives de l'Etat
Légende d'origine : Extrait du compte rendu du Conseil des Ministres, 8 5 1945

Des grèves dans les charbonnages

Dès le mois d’avril, des grèves sporadiques ont éclaté çà et là de manière sporadique pour des questions liées au ravitaillement qui reste difficile pour certaines denrées. Le contexte est particulier. Le gouvernement Van Acker I, en place depuis février, dispose de pouvoirs spéciaux. Les salaires restent gelés. Les grèves sont interdites. On peut parler d’une véritable mobilisation civile de la population. Dans les mines, c’est une forme de travail obligatoire qui est imposé. Le 6 mai 1945, une vague de grèves débute dans les charbonnages du Borinage. Elle gagne rapidement d’autres bassins wallons. Elle est portée par les difficultés matérielles, des revendications salariales, un malaise profond chez des mineurs dont tout le monde mesure le rôle essentiel. Nombreux sont ceux à estimer que leurs revendications ne sont pas entendues. Ces grèves interviennent moins d’un mois après la naissance de la Fédération générale du Travail de Belgique. En son sein, on retrouve des socialistes mais aussi des renardistes et des communistes particulièrement mobilisés. Même si ces derniers jouent un rôle particulièrement actif dans les grèves, force est de constater que l’absence de perspective à l’heure où la guerre se termine pèse lourd dans la mobilisation des mineurs. Ce n’est que le 23 mai que le mouvement prendra fin.

Une célébration plus problématique

Si le 8 mai 1945 est bel et bien un jour de fête, il faut relever que l’on ne retrouve pas l’exubérance de la libération de septembre 1944. Plusieurs éléments peuvent expliquer cette situation. La libération se traduit par le départ physique, presque palpable, de l’occupant allemand. Dès lors, même si certaines régions et plusieurs villes ont encore particulièrement souffert après la libération, la présence allemande ne se vit plus au quotidien. Depuis des mois, la presse fait état de l’avancée des troupes alliées. La capitulation est attendue, elle ne surprend personne, au contraire de la libération de septembre intervenue en un laps de temps très court. Autre aspect qui pèse sur les esprits, c’est la persistance des difficultés matérielles. Beaucoup avaient espéré que la fin de l’occupation se traduise par la fin du rationnement. Or, il n’en est rien. Certains observateurs vont jusqu’à suggérer que la situation est pire que sous l’occupation. Il faut dire que les autorités belges ont supprimé les instances chargées de gérer la distribution, comme, par exemple, la Corporation nationale de l’Agriculture et de l’Alimentation. La présence de soldats alliés, même si, paradoxalement, ils assurent aussi l’approvisionnement de certains produits, est aussi considérée comme un obstacle à une amélioration de l’approvisionnement. La situation matérielle reste extrêmement difficile comme en témoigne la vague de grèves du mois de mai 1945. Au-delà, la question du roi et celle de la répression – jugée trop lente à l’heure du retour des déportés – expliquent également que l’ambiance soit moins à la fête qu’en septembre. La guerre a désormais un autre visage : celle des déportés qui reviennent et dont les témoignages contribuent peu à peu à prendre la mesure de l’horreur du nazisme. Et pourtant, en ce début mai 1945, il convient de souligner combien le sort tragique des Juifs d’Europe n’est quasiment pas évoqué.

Bibliographie

Conway Martin, Les chagrins de la Belgique. Libération et reconstruction politique 1944-1947, Bruxelles, CRISP, 2012.

Gérard-Libois Jules et Gotovitch José, Léopold III. De l'an 40 à l'effacement, Bruxelles, coll. Pol-His, Crisp, 1991.

Kesteloot Chantal et Rochet Bénédicte, Bruxelles, ville libérée 1944-1944, coll. Villes en Guerre, Waterloo, La Renaissance du Livre/CegeSoma, 2019.

Voir aussi

75012 Articles Libération Colignon Alain
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