Belgique en guerre / Personnalités

Emile de Cartier de Marchienne

Auteur : Auwers Michaël (Institution : Cegesoma/Archives de l'Etat)

Lorsque l'armée allemande envahit la Belgique en mai 1940, le baron Emile de Cartier de Marchienne (1871-1946) est ambassadeur de Belgique depuis plus de deux décennies, à Washington d’abord, à Londres ensuite. Au cours de l'été 1940, il réussit à convaincre les ministres belges Paul-Henri Spaak et Hubert Pierlot de quitter la France de Vichy et de rejoindre Londres. De là, ils pourront continuer la lutte aux côtés des Alliés. L'historien Jean Stengers ne cache pas son admiration pour Cartier : "Aux heures où tout paraissait s'écrouler, [...] il ne douta pas, il ne flancha pas. Ce fut, à sa manière - et cette manière était celle d'un grand seigneur diplomate - un roc".  Mais qui était ce diplomate et en quoi s'est-il distingué à Londres ?

Un diplomate grand seigneur ?

Les hommes politiques avec lesquels Cartier a travaillé dans la capitale britannique aiment se souvenir de lui comme d'un diplomate "d’Ancien Régime", un aristocrate catholique profondément conservateur. Cartier est en effet, issu d'une vieille famille de la noblesse et est entré dans la diplomatie à la fin du 19e siècle. En Chine, il a assisté à la révolte des Boxers en 1900 au cours de laquelle les bâtiments de la légation de Belgique ont été détruits. Il réussit ensuite à faire reconstruire la légation sur base d’un plan directement inspiré de son château familial de Marchienne. Lorsqu'en 1910, il retourne en Chine à la tête de la mission diplomatique, il peut s'installer dans "son" château comme un " seigneur ". Dans un certain sens, Cartier considère la communauté diplomatique belge comme une société d’ordres comme en témoignent ses rapports avec des diplomates ambitieux de rang inférieur. En même temps, il sait parfaitement se jouer des journalistes et des hommes politiques à l’heure de la démocratie de masse. Pendant la Première Guerre mondiale, il a activement contribué à faire évoluer aux Etats-Unis l'image de la poor little Belgium à celle de brave little Belgium. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il a déjà dépassé l'âge de la retraite.

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Auteur : Bain
Institution : Library of Congress
Légende d'origine : Emile de Cartier de Marchienne circa 1918

Le "roc" qui a sauvé le gouvernement belge ?

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Institution : Cegesoma
Collection : [Actualit]
Légende d'origine : Cartier de Marchienne, ambassadeur de Belgique à Londres., s.d.

Après presque un demi-siècle dans la diplomatie et en tant que doyen du corps diplomatique à Londres, Cartier dispose d'une ligne directe avec les dirigeants britanniques. Le 20 juin 1940, il reçoit de Spaak un télégramme teinté de défaitisme : Cartier doit informer les Britanniques que le gouvernement belge abandonne la lutte contre l'Allemagne nazie. L'ambassadeur choisit toutefois d'"adoucir" les propos de Spaak. Lors d'une audience avec le ministre britannique des Affaires étrangères, il "cite" un message légèrement différent du télégramme de Spaak : la Belgique cessera le combat si les Français se voient contraints d'arrêter leurs opérations militaires. Il place ainsi la décision du gouvernement belge dans le futur. De plus, en adaptant le message et en "lisant" le télégramme, il peut immédiatement prendre note de la réaction du ministre britannique. Ce dernier encourage évidemment Spaak à poursuivre la lutte et suggère que le gouvernement belge vienne à Londres. C'est exactement ce que Cartier souhaite. Au cours des semaines et des mois suivants, il bombarde les membres du gouvernement avec des arguments supplémentaires pour qu'ils se rendent dans la capitale britannique. Il finit par y parvenir. 

Actif à l’arrière-plan

L'arrivée de Spaak et Pierlot en octobre 1940 finit par reléguer Cartier à l'arrière-plan à Londres. Selon sa petite-nièce, l'écrivaine française Marguerite Yourcenar, cette situation aurait rempli Cartier d'une certaine amertume à la fin de sa vie. Mais même après l’arrivée de « son » ministre, Cartier continue de mener de front de nombreuses activités. Non seulement il participe à la coordination de l'effort de guerre belge, mais il sert plus que jamais de relais entre Spaak, le corps diplomatique londonien et le Foreign Office. Dans ses mémoires, Spaak en fait l'éloge dans l'un de ses longs panégyriques. En même temps, il reste sourd aux tentatives de l'entourage de Léopold pour influencer sa loyauté à la politique du gouvernement. Mais Cartier, selon les termes de Spaak "royaliste jusqu'au fond de l'âme, mais patriote avant tout", mène cette politique sans offenser le roi. Fin juin 1945, il est dès lors l'un des rares "Londoniens" appelés à Sankt Wolfgang par Léopold III, en vue de son retour en Belgique.

Lorsque Cartier meurt en 1946, il a à son actif une carrière diplomatique des plus abouties : en tant qu'ambassadeur à Washington et à Londres, il a occupé les plus hauts postes de la diplomatie et a influencé positivement la politique étrangère de son pays pendant deux conflits mondiaux.

 

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Institution : Cegesoma
Collection : Inbel
Légende d'origine : Visite de l'Ambassadeur de Belgique à Londres, le Baron de Cartier de Marchienne, à des enfants réfugiés, s.d.

Bibliographie

Auwers, Michael, The Island and the Storm. A Social-Cultural History of the Belgian Diplomatic Corps in Times of Democratization, 1885-1935, thèse de doctorat non publiée, Universiteit Antwerpen, 2014.

Stengers, Jean, Léopold III et le gouvernement. Les deux politiques de 1940, Paris/Gembloux : Duculot, 1980.

Velaers, Jan en Herman Van Goethem, Leopold III: de Koning, het Land, de Oorlog, Tielt: Lannoo, 1994.

 

Pour en savoir plus

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