Belgique en guerre / Personnalités

Paul-Henri Spaak

Auteur : Colignon Alain (Institution : CegeSoma)

Issu de la « bonne bourgeoisie » bruxelloise autant éprise de culture que passionnée par la chose publique, Paul-Henri Spaak peut être considéré comme un monstre sacré de la vie politique belge. Orateur disert et convaincant plus que tribun véhément, ce débateur infatigable a réussi à maintes reprises à parer de vertu les causes les plus désespérées ou les plus ambigües. Premier ministre à trois reprises, il passe également pour un des plus fins experts que la Belgique ait jamais possédé en matière de relations diplomatiques. N’a-t-il pas détenu le portefeuille des Affaires étrangères pratiquement sans interruption de 1936 à 1949 ?. Une si longue carrière, entamée au cœur des « années folles », dans les franges extrêmes de la Gauche socialiste et achevée en vieux sage rallié sur le tard à un parti fédéraliste bruxellois en phase d’émergence, n’a pas été exempte, comme il se doit, d’évolutions majeures, voire de ruptures parfois brutales. L’intéressé lui-même reconnaissait, dans ses vieux jours, qu’il avait eu « la réputation (…) de ne pas être ferme. On dit que je retourne souvent ma veste » (Sic !). Toutefois, c’est un peu court et c’est omettre, outre le fait que ces changements de ligne ont été longtemps entérinés volens nolens par son parti que, souvent, ils ont été annoncés par Spaak lui-même. 

Une jeunesse « de gauche » pour « un bourgeois de la plus belle eau » (dixit Emile Vandervelde)

En tant qu’artiste de la politique, Spaak avait de qui tenir. Il est en effet le fils de Paul Spaak (1871-1936), avocat socialisant, poète/dramaturge et professeur d’histoire de la littérature à l’ « Université nouvelle », et de Marie Janson (1873-1960), membre du Parti ouvrier belge et première femme sénatrice cooptée de Belgique pour le Parti Ouvrier Belge. Elle était par ailleurs la fille du tribun libéral-progressiste Paul Janson. Sitôt achevée ses études secondaires au beau milieu de la « Grande Guerre » (1916), le jeune homme, patriote comme tous les siens, tente de rejoindre le front de l’Yser via les Pays-Bas. Mais intercepté par l’ennemi avant d’avoir franchi la frontière, il se retrouve incarcéré pour plusieurs mois dans la prison de Turnhout avant d’être expédié outre-Rhin au camp de Paderborn. La captivité se révèle assez douce et peu traumatisante, elle lui permet en outre de croiser le chemin d’un certain Paul Van Zeeland…

La Belgique libérée, il entreprend et termine en deux ans et demi des études de Droit à l’U.L.B. Dès 1921, il s’inscrit au Barreau de Bruxelles. Après un passage-éclair au Cercle des Etudiants libéraux, influencé par son ami Marc Somerhausen, il adhère au Parti ouvrier belge. Il poursuit néanmoins sa collaboration au mensuel L’Esprit civique où l’on retrouve des libéraux progressistes et de socialistes modérés… Dès 1925, il devient chef de cabinet-adjoint de Joseph Wauters, ministre socialiste de l’Industrie et du Travail dans le gouvernement de centre-gauche Poullet-Vandervelde. L’expérience dure peu : emporté par la « crise du franc », l’équipe cède la place en mai 1926 à une tripartite d’« Union sacrée» nettement réorientée à droite, quoique comprenant encore des socialistes. Tout en poursuivant ses activités au Barreau, Spaak se positionne pour la première fois à l’extrême gauche de sa famille politique.

Il devient conseiller communal à Forest, membre des Jeunes Gardes Socialistes et député de l’arrondissement de Bruxelles en novembre 1932. Il va jusqu’à effectuer un voyage d’un mois en Union soviétique (1931). Il en revient avec des sentiments…mitigés. En tant qu’avocat, il défend des militants d’extrême gauche, de l’anarchiste italien Fernando De Rosa, auteur de deux coups de feu (sans l’atteindre) sur le prince héritier d’Italie venu épouser en Belgique la princesse Marie-José (1930) à deux antimilitaristes de choc, Marcel Dieu et Léo Campion (1933). Son engagement très à gauche ne l’empêche cependant pas de mener un train de vie plutôt bourgeois. 

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Institution : KBR
Légende d'origine : Le Peuple, 29 novembre 1932

Un socialiste révolutionnaire…jusqu’à un certain point

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Institution : KBR
Légende d'origine : Le Peuple, 23 décembre 1934
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Institution : KBR
Légende d'origine : Le Peuple, 30 novembre 1934

En janvier 1933, plus que jamais « enfant terrible » d’un socialisme enraciné dans la lutte des classes, il lance avec Albert Marteaux et le jeune Walter Dauge un nouvel hebdomadaire de combat, L’Action socialiste. Celui-ci ne tarde pas à devenir le porte-parole de l’aile gauche du P.O.B., attaché à la grève générale, à l’antifascisme de principe mais aussi à la mise en place - c’est une nouveauté ! - d’une « démocratie autoritaire ». Dans l’esprit de Spaak, il s’agit d’une démocratie enfin efficace et susceptible d’accoucher rapidement de réformes pour sortir du marasme de la Grande Dépression… Néanmoins, derrière des déclarations musclées, Spaak se montre sensible à l’air du temps. Après que le POB ait adopté en décembre 1933 le « Plan de Travail » d’Henri De Man, il accepte du bout des lèvres en juillet 1934 l’idée d’une participation gouvernementale socialiste « avec les lignes directrices du plan ».

Quelques mois plus tard, il devient, pour la première fois, ministre dans l’équipe Van Zeeland I (1935-1936) où il détient le portefeuille des P.T.T. et des Transports, ayant refusé le département de la justice. Il a conditionné sa présence à deux promesses : abandon par le nouveau gouvernement de la politique déflationniste et indépendance à l’égard des banques. C’est aussi l’heure de la rupture avec quelques-uns de ses « amis politiques » les plus à gauche. Son glissement, de 1936 à 1939, vers l’aile droite de la famille socialiste ne va évidemment rien arranger à ce niveau. 

De la politique d’indépendance au socialisme national

Lors de la mise en place du gouvernement Van Zeeland II après les législatives du 24 avril 1936, Paul-Henri Spaak va recueillir le portefeuille des Affaires étrangères et du Commerce, abandonné par un Premier ministre accablé de tâches (13 juin 1936). Aidé (influencé ?) par le secrétaire général des Affaires étrangères, Fernand Van Langenhove et par le directeur général de ce département, Pierre Van Zuylen, il va très vite s’adapter au nouveau rôle qui lui est dévolu. Et il le fera d’une manière spectaculaire. Le 20 juillet 1936, en se réclamant devant les représentants de la presse internationale d’une politique « exclusivement et intégralement belge », il se fait le promoteur d’une nouvelle « donne » géopolitique : la diplomatie belge prend ses distances tant des alliances nouées au lendemain de la « Grande Guerre » (et d’abord avec la France) que des obligations du traité de Locarno. Ce retour à peine voilé au neutralisme d’avant 1914 fait les choux gras de l’Allemagne nazie en ébranlant le fragile système défensif des puissances occidentales. Cette orientation est entérinée solennellement le 24 octobre 1936 par le roi Léopold III en conseil des ministres sous le nom de « politique d’indépendance » ou « des mains libres ». Elle est soutenue par une confortable majorité parlementaire. Malgré les critiques et oppositions, Spaak reste fidèle à cette ligne jusqu’au 10 mai 1940.

En 1937, sans doute influencé par Henri De Man, il éprouve aussi le besoin de se profiler en « socialiste national » pour faire des appels du pied à la famille chrétienne et désarmer l’hostilité des classes moyennes tentées par le rexisme.

Tout en se défiant du péché d’anachronisme et même si Spaak n’a jamais vu en ce « socialisme national » qu’un socialisme à la belge destiné à remplacer le vieux P.O.B. au nom du « bien commun », le terme est pour le moins ambigu sinon malheureux, compte tenu du régime installé outre-Rhin depuis 1933…Mais qu’importe pour Spaak…C’est à la même époque qu’il introduit à la rédaction de L’Indépendance belge, vieux quotidien en quête d’un second souffle, le jeune intellectuel catholique Raymond De Becker, ce qui lui vaut une interview complaisante le 9 février 1937 pour confier aux lecteurs de cette feuille officieuse combien il estimait « durable et souhaitable » le rapprochement de certains catholiques avec des socialistes de sa tendance, au-delà des barrières confessionnelles. Pour ses plus chauds partisans (dont De Becker), l’ « Union nationale » aurait pu devenir, par la fusion des trois familles politiques traditionnelles en son sein, un substitut de parti unique pour réaliser le « bien commun », au sein d’une « démocratie autoritaire » et efficace… On le retrouve aussi au « Salon Didier », tenu par un couple d’ « européistes » distingués, neutralistes pointus et agents d’influence notoires de la diplomatie nazie.

Le 15 mai 1938, il devient Premier ministre, prenant la succession de son oncle Paul-Emile Janson, tout en conservant son portefeuille des Affaires étrangères. Il n’a pas 40 ans. Il est surtout le premier socialiste à occuper cette fonction, étant entendu que, comme De Man, il passe aussi communément pour avoir l’oreille du Roi. Cela aurait pu être pour lui l’occasion de concrétiser ses conceptions de « démocratie autoritaire », d’autant plus qu’il a constitué son équipe gouvernementale –toujours une tripartite d’ « union nationale, mais réorientée vers la Droite- sans avoir obtenu l’aval de sa famille politique, se satisfaisant, conformément à la lettre de la Constitution, du soutien d’une majorité parlementaire et, dans l’ombre, de l’approbation de Léopold III. Hélas, malmené par les tensions diplomatiques internationales (guerre d’Espagne, Anschluss, question des Sudètes) et les dissensions intérieures (De Man en vient à se brouiller avec lui et à renoncer à son portefeuille des Finances, estimant qu’il mène une politique crypto-déflationniste !), Spaak doit renoncer aux différents projets de réforme de l’Etat alors en chantier. Toutefois, sur le plan intérieur, cet homme qui confie à ses proches qu’ « il ne croyait plus aux réalités de la lutte des classes » et qui a introduit dans son gouvernement le banquier libéral Max-Léo Gérard, s’est aussi appliqué à caresser la sensibilité flamande dans le sens du poil, assistant ainsi à la commémoration de la bataille des Eperons d’Or et allant jusqu’à rencontrer discrètement Joris Van Severen, chef d’un Verdinaso qui, pour être rallié à ce moment à l’idée « grand-belge », n’en était pas moins un fasciste convaincu…Spaak, pourtant, n’a aucune maîtrise du néerlandais.

Plus digne d’être épinglé : sur le plan international, il s’est comporté à l’égard de l’Allemagne nazie en « appeaser » craintif, voyant dans l’ « Anschluss » un simple « fait accompli » se situant depuis longtemps dans la logique des choses » (Le Soir du 17 mars 1938) et érigeant le consulat général de Belgique à Berlin en ambassade à part entière. Ce glissement très à droite s’est concrétisé de la fin octobre 1938 à la mi-janvier 1939 par la reconnaissance en catimini du gouvernement franquiste de Burgos, contre le vœu de la majorité du P.O.B. Fin janvier 1939, le gouvernement tombe sur la nomination du Docteur Martens, un ancien « activiste» flamingant de ’14-‘18 dans la nouvelle Académie flamande de Médecine. D’aucuns ont pu croire à ce moment sa carrière politique brisée, d’autant plus que sa formation politique a connu une sanction électorale aux législatives du 2 avril 1939. L’éclatement de la Seconde Guerre mondiale et la réapparition d’une coalition d’ « Union nationale » présidée cette fois par le catholique Hubert Pierlot vont le remettre en selle dans « son » département des Affaires étrangères. 

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Institution : CegeSoma
Collection : Actualit
Légende d'origine : Le nouveau ministère belge. Assis de gauche à droite : Van Isacker, Aff. Economiques; Pierlot, agriculture; Van Zeeland, Premier Ministre; Bovesse, Justice; De Man, Finances; Spaak, Aff. Etrangères. Debout : Rubbens, Colonies; De Schryver, Intérieur; Delattre, Travail; Hoste, Instruc. Publique; Merlot, Travaux Publics; Denis Gal., Défense Nationale; Jaspar, Transports; Bouchery, Poste Téléph. Tel. Bruxelles. 14.VI.1936. [Actualit]
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Collection : privée
Droits d'auteur : Droits réservés
Légende d'origine : JAM - , Léon DEGRELLE - Joyeux Spaak. Préface de Léon Degrelle. (Bruxelles), (Rex), s. d
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Institution : KBR
Légende d'origine : Le Soir, 18 mars 1938

L’art de rebondir

Plus que jamais, appuyé par le souverain, il va cultiver l’esprit de neutralisme, même s’il se prend de temps à autre à douter, et notamment lors de l’ « incident de Mechelen-sur-Meuse » (10 janvier 1940) ou au moment de l’invasion par l’Allemagne du Danemark et de la Norvège (9 avril 1940). Comme pour ses collègues, le 10 mai 1940 a été pour lui un coup de tonnerre, non une véritable surprise. On citera souvent la froideur extrême (en « oubliant » qu’elle était bien tardive) avec laquelle il a accueilli l’ambassadeur allemand lui annonçant officiellement les motifs de l’invasion. Avant de quitter Bruxelles, le 15 mai, ce socialiste d’un genre un peu particulier confie le sort économique du pays à un Comité officieux de décideurs financiers présidé par Alexandre Galopin, de la Société Générale…

Changeant son fusil d’épaule, il se métamorphose alors en partisan résolu de l’alliance avec les garants franco-britanniques, se montrant d’autant plus complaisant avec eux qu’il sait qu’on ne le tient pas en haute estime ni à Londres, ni à Paris : n’a-t-il pas été pendant des années le porte-voix le plus éloquent de cette « politique d’indépendance » qui a déforcé de manière catastrophique les puissances occidentales face aux empiètements du Reich nazi ? Persuadé au départ du succès rapide des armées alliées, il déchante rapidement. A l’instar de Pierlot, de rencontre en rencontre avec le souverain au fil de la « Campagne des 18 Jours », il assiste au défaitisme croissant de celui-ci. Au château de Wijnendaele, le 25 mai 1940, lorsqu’il apparaît que décidément le monarque estime la cause alliée perdue et qu’il ne suivra pas le gouvernement pour poursuivre la lutte aux côtés des Franco-Britanniques, son destin manque de basculer : un instant, le ministre des Affaires étrangères hésite à suivre ses collègues outre-Quiévrain pour rester aux côtés du souverain. Puis, convaincu par Pierlot et le général Denis, ministre de la Défense nationale, il se résigne. Accablé, il apprend en France le 28 mai la capitulation inconditionnelle de l’armée. Comme les autres ministres, il se rallie à l’idée que l’entièreté du pouvoir exécutif relève désormais du gouvernement réuni en conseil. Trois jours plus tard, à Limoges, devant une assemblée de parlementaires hâtivement convoqués, il fait chorus avec Pierlot pour que l’on entérine cette disposition et que l’on se dispense de désigner un Régent.

Le 17 juin 1940, les ministres belges voient s’effondrer la résistance de l’armée française. Encore enclins à gagner Londres le 16 juin, ils renoncent en grande majorité à la lutte deux jours plus tard (hormis Jaspar, de Vleeschauwer et Gutt). Pour Spaak comme pour Pierlot, tout est perdu. Dès les 18 et 19 juin, il fait savoir à notre ministre à Berne, qu’une fois les hostilités achevées, le gouvernement ne s’occupera plus que de rapatrier les réfugiés et les soldats belges avant d’entamer des négociations de paix avec l’Allemagne avec laquelle il souhaite entrer en contact. Parallèlement, il s’efforce – mais sans succès - de renouer avec Léopold III. Le 25 juin, Hitler a décidé de ne plus reconnaître l’existence d’un gouvernement belge, et la Militärverwaltung en place à Bruxelles entérine officiellement ces dispositions du Führer à la date du 18 juillet. Mais Spaak, victime des mauvaises communications entre France et Belgique, met des semaines avant de percevoir cet état des choses. Il persiste, dès lors, au fil du mois de juillet, à prendre langue avec les autorités nazies sans recevoir - et pour cause - de réponse de leur part.

Comme «Bruxelles » reste décidément silencieux tandis que, de Londres et de New-York, se multiplient les appels à rejoindre les bords de la Tamise, Spaak et Pierlot, accompagnés de Gutt, se résignent à rejoindre le 2 août ’40, au col du Perthus, à la frontière franco-espagnole, le ministre des Colonies, Albert De VLeeschauwer. Gutt et de Vleeschauwer réussissent à convaincre les deux hommes de rallier Londres, étant entendu qu’ils iront d’abord à Vichy pour essayer de persuader leurs autres collègues de les suivre. C’est peine perdue, et durant ce mois d’août, plus d’une fois, il est arrivé à Spaak, comme à Pierlot, de douter du bien-fondé de leur décision de s’exiler en Grande-Bretagne. Le 27 août 1940, Spaak et Pierlot se décident enfin à quitter Vichy pour rejoindre Londres via le Portugal, tout en laissant croire à leurs collègues restés en « Zone libre » qu’ils comptaient gagner les Etats-Unis…Leurs intentions se voient tout d’abord contrariées. Menacés d’être refoulés par les autorités espagnoles, ils se retrouvent pendant de longues semaines en résidence surveillée à Gérone puis à Barcelone. Le 18 octobre, avec l’aide du consul de Belgique à Barcelone, les deux hommes parviennent à tromper la surveillance de leurs gardiens et à gagner le Portugal dans une camionnette à double fond. Le 22 octobre, ils sont à Londres ; le 31 octobre se tient la première réunion du « gouvernement de Londres » qui ne compte, au départ que quatre ministres dont Pierlot et Spaak qui doivent gagner la confiance des Britanniques

Déployant tout le charme dont il est capable, Spaak s’applique à désarmer les oppositions. Assumant comme ses collègues plusieurs charges ministérielles, il ajoute à son portefeuille des Affaires étrangères le département de l’Information nationale et de la Propagande (31 octobre 1940). Il reçoit en outre les attributions du ministère du Travail et de la Prévoyance sociale auxquelles s’ajoutent, en 1942, les Communications, le service des Réfugiés et, début 1944, le Ravitaillement ainsi que la Santé publique. Faut-il le dire ? Hormis les Affaires étrangères et l’Information nationale, pendant longtemps ces fonctions n’ont guère été très prenantes…Spaak, en tant que responsable de la Propagande, a surtout contribué à forger l’image du « Roi prisonnier » qui, par son exemple, constitue une protestation muette contre la présence allemande en Belgique, une image qui se fissure avec l’annonce du mariage du souverain avec Lilian Baels ( 6 décembre 1941).

Plus le temps passe, plus les relations entre Pierlot et Spaak s’intensifient. L’amitié politique des deux hommes a encore eu l’occasion de s’éprouver peu après le retour du gouvernement à Bruxelles. Le 9 septembre 1944 en effet, Pierlot reçoit en mains propres de deux hauts magistrats un exemplaire du « Testament politique » de Léopold III ; la personne qu’il appelle pour en discuter n’est autre que Paul-Henri Spaak. L’un et l’autre subodoraient son existence, et redoutaient son contenu-qui s’avère encore pire que ce qu’ils avaient imaginé tant sur le plan intérieur qu’extérieur. Comprenant que la publication de ce document sonnerait sans doute le glas sinon de la dynastie du moins du souverain, les deux hommes se sont accordés pour ne pas le divulguer. 

Retour aux sources, ou nouvelles fluctuations ?

Dans les gouvernements d’après-guerre et jusqu’à l’été 1949, Spaak brille aux avant-postes. Occupant constamment les ministère des Affaires étrangères, ce qui lui permet de se faire un nom au niveau international dans le cadre de la « Guerre froide » naissante, il est à deux reprises Premier ministre, une fois de façon éphémère ( du 13 mars au 20 mars 1946), une fois de manière plus substantielle, en partenariat avec les sociaux-chrétiens (20 mars 1947-27 juin 1949). La question royale occupe le devant de la scène. Spaak a renoué avec Léopold III mais il est isolé au sein de son parti sur cette question. En janvier 1948, rencontrant Léopold III, toujours exilé en Suisse, il lui fait part de son embarras et souligne les limites de ses bonnes dispositions : au sein du Parti Socialiste Belge, on redoute une « dictature royale » et on tient le monarque pour « un fasciste ». En outre, lui-même se montre fort réticent à l’idée d’une «Consultation populaire », désirée par le souverain. En effet, selon lui, « le Roi ne peut pas être le Roi d’une majorité ». Il devrait être « le Roi de tous les Belges ou cesser d’être le Roi ». Devenu en l’occurrence, sur ce point, plus royaliste que le Roi, la conclusion de Spaak s’imposait de manière subliminale : vive la Régence !…ce qui ne faisait pas l’affaire de Léopold III.

Son monarchisme bon teint va évoluer subitement quand il se voit éjecté du pouvoir à l’été 1949, après la mise en place d’un gouvernement social-chrétien/libéral dirigé par Gaston Eyskens (11 août 1949). L’homme, si amène envers le souverain, fait mine de découvrir ou de redécouvrir en novembre 1949 que la politique de Léopold III envers les Alliés a été « immorale et erronée ». Après d’ultimes tentatives d’accommodation au lendemain de la Consultation populaire (avril 1950), Spaak se rend compte que Léopold III et ses conseillers restent d’une surdité bétonnée à ses appels à la modération et à ses suggestions d’un « effacement royal » en douceur.

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Institution : Cegesoma
Collection : RTBF
Droits d'auteur : Droits réservés
Légende d'origine : Spaak, s.d. (1946-1947)

Un homme d’influence(s)…jusqu’au bout

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Institution : Cegesoma
Collection : RTBF
Droits d'auteur : Droits réservés
Légende d'origine : Spaak en 47 à l'ONU. A Study of his Excellency M. P.H. Spaak, President of the UNO General Assembly, and Belgian Linister for Foreign Affairs and Foreign Trade, Made today january 14 during the proceedings at central Hall, Westminster. Mr. Pedro Lopez, of the Phillipine Delegation made reference to the setting up of machinery to control the atomic bomb. [Associated Press Photo - London]

Durant le reste de sa carrière, Spaak joue un rôle clé sur le plan international . Il occupe encore à deux reprises le poste de ministre des Affaires étrangères (en 1954-1957, puis en 1961-1966). Il est successivement le premier président de la première assemblée de l’O.N.U.(janvier-février 1946), le président de l’assemblée consultative du Conseil de l’Europe (1949-1951), le pionnier (parmi d’autres) de la C.E.C.A. (1953-1954) et surtout le secrétaire-général de l’O.T.A.N. (du 15 mai 1957 au 31 janvier 1961). Cette amitié ardente pour les Etats-Unis trouvera un point d’application utile en novembre 1964 lorsque, titulaire des Relations extérieures dans le gouvernement du CVP Theo Lefevre, il a dû prendre contact avec les services américains pour organiser le rapatriement de plusieurs centaines de coopérants belges et européens menacés par des rebelles congolais à Stanleyville et Paulis.

Récompense ultime pour ce beau dévouement envers les « valeurs occidentales » : en 1966, s’étant retiré du Parlement suite à une brouille avec ses « amis socialistes » quant à l’implantation de l’OTAN en Belgique, celui qui passera ultérieurement pour un des « Pères de l’Europe » entre au conseil d’administration de la Bell Telephone Manufacturing, une filiale belge de l’ I.T.T.. Il y reste quelques mois, prenant de plus en plus ses distances avec un parti qui a fait sa carrière politique, mais dont il partage de moins en moins les idéaux. Rallié sur le tard au fédéralisme bruxellois par l’entregent de Lucien Outers et de sa fille Antoinette (1928-2020), il mène ses derniers combats au sein du Front Démocratique des Francophones en 1970-1971, avant de trépasser en 1972, emporté par un accident cardio-vasculaire. 

Bibliographie

Coolsaet Rik, La Belgique dans l’OTAN (1949-2009), Courrier hebdomadaire du CRISP, Bruxelles, décembre 2008, https://www.cairn.info/revue-c...

Coolsaet Rik, La politique extérieure de la Belgique : au cœur de l’Europe, le poids d’une petite puissance, Bruxelles, De Boeck Université, 2002

 Coolsaet Rik, Roosens Claude, Dujardin Vincent, Les Affaires étrangères au service de l’Etat belge de 1830 à nos jours, Bruxelles, Mardage, 2014.

Dumoulin Michel, Spaak; préface d' Etienne Davignon, Bruxelles, Racine, 1999.

Gérard-Libois Jules & Gotovitch José, L’an 40. La Belgique occupée, Bruxelles, CRISP, 1971.

Huizinga Jakob Herman, Paul-Henri Spaak. De l’émeute à l’O.T.A.N., Bruxelles, Paul Legrain, 1988.

Spaak Paul-Henri, Combats inachevés, Paris, Fayard, 1969 et 1970 (2 vol.).

Velaers Jan & Van Goethem Herman, Leopold III : de koning, het land, de oorlog, Tielt, Lannoo, 1994.

Willequet Jacques, Paul Henri Spaak. Un homme, des combats, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1975.

Willequet Jacques, Paul-Henri Spaak in Biographie nationale, tome 11, Bruxelles, 1976, pp. 800-806, https://www.academieroyale.be/...

 

Voir aussi

1523-rAfugiAs-belges-en-france.jpg Articles Exode de 1940 (L'): la débâcle d’un Etat ? Colignon Alain
220653.jpg Articles Préparer l'après-guerre (Gouvernement de Londres) Bernardo y Garcia Luis Angel
284606.jpg Articles Parti ouvrier belge (POB)/Parti socialiste belge (PSB) Stutje Jan Willem
34358-armAe-belge-1939-1940.jpg Articles Armée belge de 1940 (L') Colignon Alain