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Le « Camp de prisonniers allemands de Ghlin-Erbisoeul » au Mons Memorial Museum. Le regard du commissaire de l’exposition.

Auteur : Muller Pierre

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Pierre Muller

Assistant en histoire contemporaine à l’UCL et militaire de réserve au sein de la composante Marine.

Depuis le 10 mai, le Mons Memorial Museum présente une exposition sur le camp de prisonniers allemands d’Erbisoeul. Il s’agit de la première exposition consacrée aux prisonniers de guerre allemands détenus par la Belgique après la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi le choix de cette thématique pour le moins surprenante ? 

Les prisonniers de guerre allemands : les oubliés de la Seconde Guerre mondiale

Indubitablement, la thématique des prisonniers allemands détenus par la Belgique est un sujet encore peu traité par les historiens. Auprès du grand public, il est totalement méconnu. Le Mons Memorial Museum innove donc en présentant une exposition consacrée au camp de prisonniers allemands d’Erbisoeul. Ce camp, en activité de 1945 à 1948, a accueilli, à un moment ou l’autre de leur détention, l’écrasante majorité des prisonniers de guerre allemands détenus par la Belgique (plus de 52.000). Cette thématique tient presque du « scoop », alors que cet internement à grande échelle a concerné des dizaines de milliers d’individus et a participé à sa manière à la liquidation du conflit, mais aussi à la relance économique de la Belgique. Elle se justifie également par le fait qu’à l’heure actuelle, plusieurs milliers de descendants de prisonniers de guerre allemands vivent toujours en Belgique (environ 2000 PG sont restés après leur détention). Cette exposition leur permettra d’en savoir un peu plus sur le passé de leur père ou grand-père. 

Prisonniers au camp d'Erbisoeul
Institution : Collection privée
Droits d'auteur : Pierre Muller
Légende d'origine : Prisonniers de guerre travaillant au garage du camp d’Erbisoeul (1947)

Un défi pour l’historien

La mise en place d’une exposition sur une thématique a loin d’avoir été une gageure. Presque septante ans après les faits, quelques voix se sont faites entendre pour dénoncer le trop grand intérêt porté à ces « boches ». Cette exposition est également un défi pour l’historien. Comme le public, celui-ci pourrait endosser deux rôles opposés face à ce thème qui soulève encore des passions : celui d’avocat ou d’accusateur. C’est pour cela qu’il a fallu recouper les témoignages laissés par les prisonniers avec des documents provenant d’archives militaires belges ou d’institutions a priori neutres, comme la Croix-Rouge. Outre ce défi d’impartialité proposé à l’historien, ce sujet est sensible pour ses échos avec l’actualité la plus brûlante, particulièrement préoccupée par les problématiques liées à l’enfermement, ainsi qu’au traitement à réserver à certaines catégories de combattants capturés et désarmés.

Pourquoi avoir mis au travail des prisonniers de guerre ?

Camp d'Erbisoeul
Institution : Collection privée
Droits d'auteur : Pierre Muller
Légende d'origine : Appel des prisonniers de guerre allemands au camp d’Erbisoeul (1947)

La mise au travail des prisonniers allemands n’est pas spécifique à la Belgique. De nombreux pays comme la France, l’Angleterre, ou encore le Danemark (comme l’illustre le film Les oubliés), vont employer des prisonniers de guerre allemands dans l’agriculture, l’industrie, ou encore le déminage. Dans le cas belge, ils sont essentiellement employés dans l’industrie charbonnière. A la fin de l’année 1944, la production de charbon est au plus bas. Celui-ci étant essentiel à notre économie et au chauffage de nombreux foyers, le gouvernement dirigé par Achille Van Acker lance la « bataille du charbon », dont le but est de relancer cette industrie précieuse à l’économie belge. Pour ce faire, il fait appel à une autre main d’œuvre importante, disponible immédiatement et peu chère à entretenir : les prisonniers de guerre allemands. 60.000 d’entre eux ont été livrés à la Belgique par les Américains et les Britanniques. Presque tous passent par le camp d’Erbisoeul, où ils sont triés et dispatchés vers des camps plus petits situés à proximité des charbonnages. Au début, leurs conditions de vie sont très pénibles. Néanmoins, la Belgique, encore touchée par les privations, tente de leur donner des conditions de vie décentes et de respecter la Convention de Genève. Malgré cette volonté, 454 PG allemands décèdent dans les camps belges, la plupart du temps d’accidents ou de maladies, mais aussi par suicides ou lors de tentatives d’évasion. 

Bibliographie

Lambrechts B., Krijgsgevangenenkampen onder Belgische controle van 1945 tot en met 1948 met een specifieke bespreking van de ontmijningskampen, mémoire de master, Ecole Royale Militaire, 2015.

Sunou P., Les prisonniers de guerre allemands en Belgique et la bataille du charbon, 1945-1947, Bruxelles, Musée Royal de l'Armée, 1980 (Centre d'Histoire militaire. Travaux, 15).

Verwaest R., Van Den Haag tot Genève: België en het internationale oorlogsrecht (1874-1950), Bruges, die Keure, 2011.

Un documentaire a été réalisé par l'historien Pierre Tilly: 

https://www.telemb.be/article/le-camp-de-prisonniers-allemands-derbisoeul

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