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Les historiens doivent-ils sauver la démocratie ? Engagement sociétal vs distance critique

Auteur : Wouters Nico (Institution : CegeSoma)

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Nico Wouters

Responsable du CegeSoma/Archives de l'Etat

À l’occasion du 50e anniversaire du CegeSoma, Nico Wouters publie dans ce blog des réflexions sur le champ de tension entre mémoire et histoire dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, la deuxième partie porte sur l’engagement sociétal face à la distance critique. La première partie était consacrée aux rapports entre historiens et témoins

L’urgence politique (1945-1995)

Historiens et engagement sociétal… Il s’agit là d’un champ de tension ancien. Si la mission essentielle des historiens est d’étudier le passé, cela n’implique-t-il pas au mieux une certaine distance avec le présent ? À cette question, il n’y a pas de réponse simple car tout dépend du contexte et de ce que l’on entend par « engagement ». Mais cela vaut néanmoins la peine de réfléchir à cette question…

Durant les deux premières décennies après 1945, les historiens belges étaient engagés sur le plan sociétal (Witte, 2009) mais, en toute conscience, ils ne s’occupaient pas d’histoire récente. L’histoire contemporaine s’arrêtait encore en 1914. Le débat était surtout mené par la génération qui avait vécu pleinement la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci demeurait donc immanquablement une question politique d’une actualité « brûlante ». Des historiens se sont opposés à cette approche à partir de 1969. L’ouvrage pionnier L’An 40 de Jules Gérard-Libois et de José Gotovitch, publié en 1971, souhaitait lancer une historiographie distanciée de la Seconde Guerre mondiale Il s’agissait donc de se situer au-dessus des discussions politiques. Les deux auteurs accédaient à cette prise de distance scientifique par des recherches archivistiques empiriques et de nouvelles méthodes « objectivantes », souvent  empruntées aux sciences sociales. Mais même ce nouveau courant d’historiographie  objectivante de la Seconde Guerre mondiale ne s’est jamais détaché de l’urgence politique. Durant les années 1970 et 1980, presque tous les historiens de la Seconde Guerre mondiale avait un engagement ou un profil marqué. Rudi Van Doorslaer, le futur directeur du CegeSoma témoigne (dans l’interview publiée dans la RBHC 2019, n° 2-3) à propos de ses débuts, en 1974, dans ce qui allait devenir le CegeSoma : « J’ai rencontré des collègues qui se trouvaient aux côtés de la résistance de gauche – comme moi-même – et d’autres qui avaient encore été sur les genoux de Cyriel Verschaeve […] ». Jean Vanwelkenhuyzen, le premier directeur du CegeSoma, en est un exemple frappant. Sa mission de défense de l’héritage de Léopold III l’a conduit à des fautes professionnelles graves et à sa démission. Indépendamment de cela, la génération pionnière a néanmoins montré qu’il était possible de trouver un équilibre entre l’engagement personnel et une historiographie « rationnelle et objective». Démystifier les représentations existantes en constituait souvent la motivation sous-jacente. Motivation scientifique et motivation sociétale se nourrissaient mutuellement.

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Pas de doutes post-modernistes?

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Les doutes post-modernes relatifs au statut de la vérité historique qui se sont accrus après 1970 n’ont guère eu, et c’est frappant, d’impact sur l’historiographie belge. Cette dernière est demeurée traditionnelle, empirique et descriptive mais, de ce fait, également très sûre d’elle quant à son expertise et à sa mission. Cette confiance en elle s’est révélée dans la nouvelle génération d’historiens de la Seconde Guerre mondiale après 1991. Des personnalités comme Luc Huyse et Bruno De Wever se considéraient également comme des « public intellectuals » engagés. Ce phénomène s’observe notamment dans les initiatives telles celles du groupe flamand Voorwaarts (1999-2002), la commission « Transit Mechelen » (2004-2006) et des ouvrages tels Collaboratie in Vlaanderen (2002 sous la direction d’Eric Corijn) et Collaboration, répression. Un passé qui résiste (2002 sous la direction de José Gotovitch et Chantal Kesteloot). Frans-Jos Verdoodt était l’un des historiens clé de cette période. Interrogé en 2019 par Nele Defruyt dans le cadre de son mémoire de master quant à savoir si son engagement ne perturbait pas son appréciation scientifique « objective », il s’est exprimé en ces termes : « Je suppose que non. Je crois que chaque historien participe d’un engagement ; celui-ci peut être déterminé par la famille, l’appartenance culturelle ou encore sociale. Ce qui compte c’est qu’il confronte son engagement à la réalité historique.  C’est également ce que j’ai fait. […] Et cela m’a également conduit à une évolution dans ma pensée ».

L’histoire utile (1995-2019)

Soit… Mais, sur ces entrefaites, les règles du jeu ont fondamentalement changé après 1995. En Belgique et ailleurs, la mémoire est devenue une notion politique. Cette dimension est apparue de façon particulièrement marquante lorsque des historiens ont endossé le rôle d’« experts de l’État ».

Plus important selon moi, c’est le changement de statut de la connaissance elle-même. Les sciences humaines ont été intégrées dans une logique d’économies compétitives de la connaissance ou, pour l’exprimer plus clairement, des recherches scientifiques payées avec l’argent du contribuable devaient être rentables. En 2007, dans un texte d’opinion de Dewael, Somers et De Gucht, chefs de file du parti libéral (« Verwerkt Verleden », réagissant à l’attaque de Bart De Wever relative aux excuses de Patrick Janssens, alors bourgmestre d’Anvers), on pouvait lire cette phrase significative : « Aux yeux de Bart De Wever, la recherche historique n’est-elle acceptable que lorsqu’elle est inutile et neutre sur le plan sociétal ? ». « La science neutre » est devenue de manière désinvolte synonyme de science inutile. Pas mal d’historiens ont soutenu cette évolution. Le célèbre historien néerlandais Rutger Bregman a ainsi écrit en 2012 : « ‘L’utilité’, ce simple mot tabou dans les sciences humaines devrait à nouveau se retrouver sur un piédestal ». Dans une interview donnée à l’occasion de son éméritat en 2017, Emmanuel Gerard de la KULeuven déclarait : « Je ne fais pas partie de ces historiens qui ne s’intéressent à l’histoire que par intérêt pour le passé » (Gerard, 2017). De manière involontaire sans doute, il exprimait néanmoins un certain dédain pour les historiens qui s’occupent d’histoire « par intérêt pour le passé ». Il fallait une nouvelle fois prouver que la connaissance historique est utile. Nous cherchions à nouveau dans le passé des solutions aux problèmes d’aujourd’hui. La Seconde Guerre mondiale était littéralement mise à toutes les sauces. Voulait-on savoir ce qu’il y a lieu de faire avec les combattants de l’Etat islamique et leurs enfants ? Et bien, la réponse se trouvait du côté des combattants du Front de l’Est. Le phénomène s’est certainement amplifié après 2010 lorsque la démocratie s’est retrouvée sous pression. « L’historien engagé » voué à sauver la démocratie est, je pense, aujourd’hui devenu la norme. Dans un texte d’opinion du 17 juin 2019 publié dans De Standaard (« Lorsque la démocratie est lentement vidée de son contenu »), Henri Heimans et Liesbeth de Kock réagissent à la victoire électorale du Vlaams Belang en ces termes : « plus que jamais, le passé doit être remis en mémoire pour préserver l’avenir de répétition ». Une majorité de gens considèrent sans doute en ces termes la fonction de l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale. Comme un appel lancé à l’adresse des historiens : « Prenez vos responsabilités ! ».

C’est sans doute à propos de la Shoah que cette vision est la plus évidente. Beaucoup pensent que la « distance » est ici non seulement impossible mais même qu’elle n’est pas souhaitable. Lors d’une journée d’étude internationale tenue à Amsterdam en juillet 2019, Wendy Lower (Clarement Mac-Kenna College) a plaidé pour un « activisme » accru de la part des historiens : « plus grande est la connaissance, plus grande est la responsabilité ». David Silberklang (Yad Vashem) est même encore allé beaucoup plus loin. Il a plaidé pour que les études consacrées à la Shoah («Holocaust studies») deviennent une discipline autonome, avec l’histoire comme « science auxiliaire ». À ses yeux, les études relatives à la Shoah ont avant tout une « mission morale dans le présent ». Tendre à la « distance scientifique » ne peut être qu’un obstacle : la mission morale risque de s’en trouver ralentie ou contrée.

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Légende d'origine : Humo, 6/9/2016

Un engagement à distance?

Comme nous l’avons déjà relevé, il n’existe pas de réponse univoque. À bien des égards, ce dont il est question ici est affaire de choix personnel. En ce qui me concerne, cet engagement porte sur le passé. Penser que nous devons être des activistes appelés à combattre l’extrême droite semble logique et séduisant. Mais cela consiste à raisonner à partir d’une logique qui met la charrue avant les bœufs. Les historiens ne peuvent être crédibles sur le plan sociétal que s’ils deviennent (à nouveau) crédibles sur le plan scientifique. La compréhension du passé est la seule source de notre légitimité ; la mise à distance est la condition de notre crédibilité. En tant qu’académique, nous ne devons souscrire à aucun projet de société, ni de gauche ni de droite. Notre mission est de contribuer à la qualité du débat démocratique – empoisonné aujourd’hui par des polémiques (sciemment créées) et par la désinformation – par le biais d’une mise à distance rationnelle. L’essai – resté célèbre – de Julien Benda datant de 1927 (La trahison des clercs) me semble toujours pertinent aujourd’hui. Benda, qui défendait la pensée désintéressée, a parfois été considéré, après 1945, comme un intellectuel déconnecté du monde qui reniait ses responsabilités sociétales. À mes yeux, son « plaidoyer pour la pensée » est précisément extrêmement engagé sur le plan sociétal. Il est souvent rassurant et facile d’emboîter le pas. La « raison distante » est plus malaisée à adopter. Mais elle est, selon moi, bel et bien la mission sociétale urgente des historiens aujourd’hui.

 

 

Bibliographie

Rutger Bregman, ‘Tijd dat geschiedkundigen weer gaan doen waarvoor ze nodig zijn: lessen trekken uit het verleden’, in  De Volkskrant, 3 October 2012.

Stijn Cools ‘Professoren, kom uit die ivoren toren’, in De Standaard , 4 mei 2018.

Eric Corijn (red.), Collaboratie in Vlaanderen. Vergeten en vergeven ?, Antwerpen, 2002.

Nele Defruyt, Hoe als historicus ‘Voorwaarts gaan maar niet vergeten’ ? Een analyse van de rol van de historicus in de casus ‘verzoening van het oorlogsverleden in Vlaanderen 1998-2002’, onuitgegeven Licentieverhandeling, promotor Nico Wouters, UGent, 2019.

Karel De Gucht, Patrick Dewael, Bart Somers, ‘’Verwerkt verleden? Waarom Patrick Janssens’ excuses niet gratuit zijn’, in De Standaard, 30 oktober 2007.

Olivier Dumoulin, Le rôle social de l’historien: De la chaire au prétoire, Paris, Albin Michel, 2003.

Gerard, E., (2017), “Natuurlijk is het onderzoek naar de bende van Nijvel gemanipuleerd”, in Knack, 8 november 2017, pp. 120-126 (citaat: p. 120).

José Gotovitch and Chantal Kesteloot (eds.), Het gewicht van het oorlogsverleden, Gent, 2003 (quote: p. 207).

Henri Heimans en Liesbet de Kock, ‘Wanneer de democratie traag leeggelepeld wordt’, in De Standaard, 17 juni 2019.

Niels Mathijssen, ‘Activisme en wetenschap gaan juist heel goed samen’, in De Standaard, 1 maart 2018.

Marc Reynebeau, ‘Ja, we hebben het gewusst (maar we vergeten het snel)’, in De Standaard, 26 augustus 2019.

Sum, Ngai-Ling and Jessop, Bob, ‘Competitiveness, the Knowledge-Based Economy and Higher Education’, Journal of the Knowledge Economy, 4(1), 2013, 24–44.

Els Witte, Voor vrede, democratie, wereldburgerschap en Europa : Belgische historici en de naoorlogse politiek-ideologische projecten (1944-1956), Kapellen, 2009.

 

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