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Les Wallons sur le front de l’Est : un certain désert scientifique ?

Auteur : Rasmont Florence (Institution : CegeSoma)

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Florence Rasmont

Depuis le 1er novembre 2017, elle travaille au CegeSoma en tant que chercheuse pour le projet TRANSMEMO.

En octobre 2017 était lancé Transmemo, un projet de recherche multidisciplinaire portant sur la mémoire transgénérationnelle de la résistance et de la collaboration en Belgique.

Engagée sur ce projet depuis deux ans, mes recherches doctorales sur le génocide tutsi au Rwanda ne m’avaient jusqu’alors guère permis de réaliser combien l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale en Belgique – et tout particulièrement celle consacrée à la collaboration militaire – était à tout le moins singulière et spécifique. Alors que je pensais que tout était écrit sur le sujet, j’ai été surprise de constater qu’il existait encore des « déserts » historiographiques sur des sujets qui, paradoxalement, semblent bien connus. 

Point de départ : la mémoire familiale des anciens volontaires du front de l’Est

Dans le cadre du projet Transmemo, j’ai rencontré un certain nombre d’enfants et de petits-enfants d’anciens volontaires francophones et wallons du front de l’Est qui ont répondu présents dans le cadre du projet. Sur les 22 familles issues de personnes condamnées pour collaboration à la sortie de la guerre, celles liées à la collaboration militaire étaient les plus nombreuses. Qu’est-ce qui explique cela ? Certes, la collaboration militaire est la première cause de condamnation en Belgique francophone après la guerre. Mais surtout, la collaboration militaire - et dans ce cadre l’engagement dans  la Légion Wallonie - représente sans doute le phénomène le plus conscient et le plus connu de la collaboration en Belgique francophone. Et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’elle s’est incarnée à travers le plus célèbre des collaborateurs belges, l’ancien chef du parti rexiste Léon Degrelle, à propos duquel on a beaucoup écrit. Ensuite parce que les anciens du front - comme c’est souvent le cas pour des militaires -  sont le plus souvent restés soudés au sein de discrets réseaux de solidarité et d’associations que les enfants eux-mêmes ont connus. Cette sociabilité d’anciens combattants a contribué à perpétuer leur mémoire dans l’intimité familiale. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les enfants des anciens du front de l’Est aient été les plus nombreux à se manifester pour participer à notre enquête. L’objectif de cette contribution est de mettre en exergue  quelques interrogations émanant de ces descendants d’anciens légionnaires, comme le symptôme d’une histoire paradoxalement mal balisée en Belgique francophone. 

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : La Légion Wallonie sur le front de l'Est,

La Légion Wallonie, une histoire pas aussi évidente que ça…

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : La Légion Wallonie sur le front de l'Est,

De prime à bord, on se dit que l’histoire de la Légion Wallonie est connue. Les ouvrages foisonnent sur le sujet. Pourtant force est de constater que la littérature disponible est peu diversifiée. Il y a tout d’abord l’importante production littéraire des anciens légionnaires eux-mêmes. Le récit le plus connu du front de l’Est est sans doute celui de Léon Degrelle, paru très tôt après la guerre ; la première version de « La campagne de Russie 1941-1945 » date de 1949. S’y ajoutent ensuite pléthore de témoignages et de mémoires publiés ou inédits d’anciens légionnaires. Tous prolongent le style épique de leur leader. Citons pêle-mêle « Mets ta robe de bal » de Henri Philipet en 1983 (qu’il a rédigé en 1973), les mémoires de l’officier Jules Mathieu rédigé dans les années 80 et archivés au CegeSoma peu après, « Tcherkassy », un recueil de témoignages publiés par l’association « Les bourguignons » en 2003, etc. La guerre y est décrite comme une grande aventure antibolchévique, glaciale et courageuse, où la camaraderie et les plaisanteries réconfortent et soudent ces hommes emportés par un conflit qui les dépasse, mais auquel ils font face avec fierté et détermination. Ces publications constituent-elles un problème ? Non. Elles livrent un témoignage du passé par les acteurs eux-mêmes et ont toutes leur raison d’être. Le problème, à mes yeux, c’est qu’aucun historien professionnel n’a jamais proposé de recherche complémentaire à ces récits. En dehors des anciens légionnaires, les seuls auteurs ayant publié sur les volontaires wallons sur le front de l’Est sont des journalistes férus d’histoire militaire (Jean Mabire, Wim Dannau), qui prolongent à bien des égards les représentations des anciens légionnaires. On épinglera néanmoins les recherches d’Eddy De Bruyne, un  historien amateur, qui effectue des recherches sur le sujet depuis plus de 25 ans.  Ses travaux offrent les seules analyses un tant soit peu critiques de l’histoire des Wallons sur le front de l’Est. Qu’est-ce qui explique que les historiens professionnels se soient si peu intéressés à ce sujet, voire pas du tout ? Est-ce le caractère finalement marginal du phénomène ? L’impression que ce pan de l’histoire est uniquement réservé à l’histoire militaire, qui n’est plus dans les priorités de l’histoire académique depuis longtemps ? Ou bien la personnalité truculente de l’ancien chef du parti rexiste a-t-elle agi comme un repoussoir pour la recherche scientifique ? Elle n’a, en tous les cas, pas découragé les historiens professionnels à travailler sur la collaboration francophone en Belgique même (voir les travaux de Martin Conway, d’Alain Colignon, de Flore Plisnier et de Francis Balace). Le désintérêt pour le parcours des volontaires sur le front de l’Est serait-il uniquement le symptôme d’une indifférence pour ce qui se passait en dehors des frontières de la Belgique ? Ou bien s’agit-il d’un problème de sources ? A ce sujet, rappelons que la guerre froide a pendant longtemps constitué un obstacle à l’étude du front de l’Est. Néanmoins, le rideau de fer est tombé depuis 1989 et les études sur la guerre à l’Est ont considérablement évolué dans l’historiographie internationale. 

La parole des descendants de légionnaires : un nouvel apport

L’apport du témoignage des enfants et petits-enfants de légionnaires offre de ce point de vue un pas en avant. Il faut préciser que, dans le cadre du projet Transmemo, ce sont principalement des personnes qui ont pris des distances politiques avec le passé de leur parent qui nous ont contactés. Le témoignage de ces enfants apporte une nouvelle lecture de l’engagement de ces anciens légionnaires. Aux yeux de l’opinion publique, ils paraissent soudés et parlant d’une seule voix. Dans l’intimité, c’est un visage beaucoup plus nuancé et tourmenté de leur expérience du front qui apparaît. À travers les yeux de leurs enfants et petits-enfants, on découvre des hommes tantôt critiques, tantôt dépressifs, parfois rongés par des maladies psychosomatiques et ce qui semble s’apparenter a posteriori à des chocs post-traumatiques. On découvre aussi parfois des hommes devenus, en cachette de leurs anciens camarades du front, des fans de rock américain antimilitariste ou des acheteurs compulsifs de livres historiques sur le génocide juif. De plus, les connaissances et les perceptions collectives sur la Seconde Guerre mondiale ont changé. Aujourd’hui,  la nature de la guerre sur le front de l’Est et l’extermination progressive des populations slaves et juives au fur et à mesure de l’avancée de l’armée allemande fait l’objet de nombreuses recherches qui jettent un regard nouveau sur le rôle des combattants du front de l’Est. Pour les enfants et petits-enfants de légionnaires, cette réalité du conflit sur le front de l’Est est source d’inquiétude et de questionnement. Quelle a été la responsabilité des volontaires wallons dans ce phénomène ? En quoi consistait « la lutte contre les partisans » à laquelle ils ont été assignés durant leur deux premières années à l’arrière du front Sud en Ukraine ? La violence du front a-t-elle un rapport avec l’état de leur parent après la guerre ? À ces questions, force est de constater que les historiens professionnels n’ont pas de réponse à offrir, laissant les familles seules face à leurs incertitudes.

En conclusion

Cet état des lieux de l’historiographie doit nous pousser à remettre en question le sempiternel refrain du « tabou » de la collaboration en Wallonie. Au départ, j’étais moi-même pénétrée de cette idée que la collaboration était un tabou en Belgique francophone, au contraire de la Flandre où l’on en parle plus ouvertement. Mais est-ce vraiment en ces termes que les choses doivent être envisagées ? Ne confond-on pas tabou et absence de débat critique ? En réalité, ce pan de l’histoire est, jusqu’à présent, l’apanage  des anciens légionnaires et des amateurs d’histoire militaire.  Nous semblons accepter sans discuter l’image de boy-scouts antibolchéviques que les anciens légionnaires ont construite à travers leur production littéraire. Au nord du pays, le processus de déconstruction est déjà largement entamé, aboutissant à la publication très récente de l’historien Frank Seberechts, qui interroge la responsabilité des volontaires flamands dans l’extermination de populations civiles sur le front de l’Est.   

Bibliographie

Conway, Martin, Collaboration in Belgium. Léon Degrelle and the Rexist movement, Yale university Press, London, 1993. 

Dannau, Wim, Ainsi parla Léon Degrelle…, Byblos, Wemmel, 1973-1978 (13 volumes).

De Bruyne, Eddy. Les Wallons meurent à l’Est : La Légion Wallonie et Léon Degrelle sur le front russe 1941-1945, Didier Hatier, Bruxelles, 1991.

Degrelle, Léon, La campagne de Russie 1941-1945, Le cheval Ailé, Paris, 1949.

Leleu, Jean-Luc, La Waffen SS. Soldats politiques en guerre, Perrin, Paris, 2010.

Lopez, Jean et Otkhmezuri, Lasha, Barbarossa. 1941. La guerre absolue, Passés composés, Paris, 2019.

Philipet, Henri, Et mets ta robe de bal, Tom 1 & 2, Éditions De Krijger, Erbe, 2002 (première édition 1984).

Plisnier, Flore, Ils ont pris les armes pour Hitler. La collaboration armée en Belgique francophone, Renaissance du livre, Bruxelles, 2012.  

Mabire, Jean, Légion Wallonie au front de l’Est 1941-1945, Presses de la Cité, Paris, 1987.

Mathieu, Jules, Mémoires. Août 1941-mai 1945, manuscrit conservé au CegeSoma.

Seberechts, Frank, Drang naar het Oosten. Vlaamse soldaten et kolonisten aan het Oostfront, Polis, Kalmthout, 2019. 

Pour en savoir plus

165211 Articles Collaboration militaire De Wever Bruno
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