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Walthère Dewé ou Léon Degrelle ? Où est la mémoire de la Seconde Guerre mondiale?

Auteur : Kesteloot Chantal (Institution : CegeSoma)

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Chantal Kesteloot

Responsable "Histoire publique", CegeSoma/Archives de l'Etat.

Il y a quelques jours sur ce blog, Babette Weyns s’interrogeait sur la place de la résistance dans la mémoire collective. Elle constatait combien celle-ci brillait par son absence, surtout si on la compare à la collaboration et à la répression, deux thèmes largement dominants dans le nord du pays. En Belgique francophone, le monde politique se revendique pourtant plus volontiers d’une certaine mémoire de la résistance, un thème d’autant plus porteur quand il s’agit d’affirmer une identité positive que l’on oppose volontiers à une certaine société flamande engluée dans un sombre passé.

résistante, septembre 1944
Institution : CegeSoma
Collection : Libération de Bruxelles par les Alliés
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : Devant la Bourse, une résistante FI (M.P. et Solidarité)

Walthère Dewé
Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : Walthère Dewé

Il n’en demeure pas moins que la résistance et, plus encore, les résistants restent largement méconnus. Le 14 janvier 1944, Walthère Dewé était abattu dans les rues d’Ixelles. L’homme est incontestablement un résistant de tout premier plan. Son engagement remonte à la Première Guerre mondiale durant laquelle il a été un des principaux artisans du réseau de renseignement « La Dame blanche ». Durant le second conflit mondial, il crée le réseau Clarence, toujours dans le domaine du renseignement. On peut donc parler d’une véritable continuité et d’un très grand professionnalisme de l’ingénieur liégeois. Aujourd’hui pourtant, son nom semble largement tombé dans l’oubli. Par contraste, il est frappant de constater combien le nom de Léon Degrelle est, bien plus connu alors que celui de Walthère Dewé qui ne l’est guère. Une recherche rapide sur le moteur de recherche « Google » confirme la tendance : les occurrences relatives à Walthère Dewé sont marginales comparées à celles consacrées au plus connu des collaborateurs francophones. Impossible de traduire cela dans une réalité chiffrée solide; les données fluctuent au gré des jours, des orthographes (avec ou sans accent), des critères (avec ou sans guillemet) mais la tendance, elle, est claire : Degrelle l’emporte largement…. De toute évidence, le fondateur de Rex bénéficie d’une popularité qu’aucun résistant n’a atteinte en Belgique : pas de Jean Moulin à la Belge, pas de personnalité phare.

Le top 100 des plus grands Belges du siècle

En 2005, la télévision belge tant francophone que flamande s’était lancée dans la réalisation d’un top 100 des plus grands Belges du siècle. Force est de constater que la résistance de la Seconde Guerre mondiale en est largement absente. Côté francophone, émergent les noms d’Edith Cavell et de Gabrielle Petit, toutes deux actives et exécutées durant le premier conflit mondial et figurant respectivement à la 48e et à la 85e place. Parmi les personnalités pouvant être qualifiées de résistants émergent les noms de François Bovesse (93e) et d’André Renard (92e) mais il est probable que le premier est mentionné du fait des circonstances tragiques de sa mort et le second de par son rôle sur le plan syndical après la guerre. Dans le top 100 côté flamand, figurent Julien Lahaut (45e) et Achille Van Acker (41e) qui, bien qu’actifs dans la clandestinité, sont plus que probablement cités du fait de leur rôle et de leur sort après-guerre. Là aussi, seule Gabrielle Petit (94e) doit sa sélection exclusivement à son engagement résistant mais… en 1914-1918. Si le classement n’est pas tout à fait identique – du côté flamand, une liste avait été préétablie par une commission de sages, là où du côté francophone, le libre choix avait été laissé aux téléspectateurs, la tendance est similaire.

Une résistance peu présente dans l’espace public

Dans sa contribution parue sur ce blog, Marnix Beyen avait également attiré l’attention sur le peu d’écho de l’engagement résistant dans l’espace public en se focalisant sur la toponymie. Si on reprend l’exemple de Walthère Dewé, seule la ville de Liège – d’où il est originaire – lui a attribué une rue. Deux plaques commémoratives ont également été apposées – l’une à Liège, l’autre à Ixelles – et un mémorial lui a été consacré en 1950. Au-delà, quelques ouvrages dont une biographie évoquent son action. Mais cela reste faible au regard de l’importance de son engagement. Notre propos n’est nullement de verser dans l’héroïsation mais simplement de s’interroger sur la place de la résistance dans la société belge actuelle.

Des combats désavoués ?

Pourquoi apparaît-elle si peu présente ? Plusieurs explications peuvent être avancées. Il y a tout d’abord la question des valeurs. De nombreux résistants se sont engagés au nom de la Belgique, « l’intérêt supérieur de la patrie ». Dans la société belge d’aujourd’hui, cette notion semble à tout le moins obsolète. « La Belgique de Papa » n’est plus qu’un lointain souvenir auquel peu veulent encore s’identifier. D’autres résistants se sont engagés dans le giron du Parti communiste. Là encore, les valeurs dans lesquelles ils se reconnaissaient n’ont plus guère de force d’attraction. Les résistants seraient-ils tous des ringards ? Reste tout de même la lutte contre le fascisme, une valeur que la société actuelle continue de porter haut et fort avec ce spectre des années trente, présentées comme un repoussoir, une période qui aurait ouvert la voie aux horreurs du nazisme. Et que dire de la défense des droits de l’homme, une autre valeur largement prônée aujourd’hui mais qui, sous l’occupation, était plutôt formulée en termes de solidarité ? Les résistants n’ont-ils pas su trouver les mots pour transmettre le sens de leur engagement ? Se sont-ils par trop mués en gardiens du temple incapables de dialoguer avec les générations qui les ont suivis ? Leur division, leur ambiguïté dans certains choix ou des actes plus contestables ont-ils nui à leur image? Aujourd’hui, lorsqu’il est question de la Seconde Guerre mondiale, c’est avant tout la question des persécutions raciales qui est mise en exergue : Auschwitz plutôt que Buchenwald. Doit-on définitivement admettre que la mémoire ne peut être plurielle ? Et, puis, à l’inverse, si la collaboration semble peser plus lourdement dans la mémoire, est-ce à cause du nationalisme flamand dont elle s’est revendiquée dans le nord du pays ou des valeurs anti-démocratiques qu’elle a incarnées dans l’ensemble du pays? Est-ce la transgression dont se sont rendus « coupables » les collaborateurs qui fascine ? Est-ce un intérêt malsain que l’on porte à ce que l’on rejette ?

La faiblesse de la démocratie belge ?

Alors que l’on s’apprête à célébrer le 75e anniversaire de la Libération et de la fin de la Seconde Guerre mondiale, il serait bon de revenir à l’engagement résistant, de s’interroger sur ses valeurs mais aussi de son absence dans l’espace public. Cet engagement ne pose-t-il pas aussi la question de la faiblesse de la démocratie belge à la veille du conflit et des errements de 1940 ? Soyons clair, la résistance vaut mieux que les commémorations stériles auxquelles elle a trop souvent donné lieu. Il serait légitime de s’intéresser aux hommes et aux femmes qui ont choisi de s’enrôler, non pour en faire des héros mais pour mieux appréhender les mécanismes qui conduisent à l’engagement, au basculement, aux choix difficiles, mais aussi aux errements et aux évolutions dans le temps tant il est vrai que 1940 n’est pas 1944. Il y va de l’histoire de la société belge sous l’occupation et de sa mémoire.

Bibliographie

Bernard Henri, Un géant de la Résistance : Walthère Dewé, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1971.

Colignon Alain et Gotovitch José, Du sang, de la sueur, de l'encre in Jours de paix, Bruxelles, Dexia, 2001, pp. 101-126.

Gotovitch José et Kesteloot Chantal (dir), Collaboration, répression : un passé qui résiste, Bruxelles, Labor, 2002.

Maerten  Fabrice, « L'historiographie de la résistance belge : à la recherche de la patrie perdue », in  Douzou Laurent (dir.) Faire l'histoire de la Résistance : actes du colloque international (18-19 mars 2008), Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2010, p. 257-276.

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