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Le monument de la liberté à Zedelgem : une polémique historico-politique

Thema - Kollaboration

Verfasser : Muller Pierre

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Pierre Muller

Pierre Muller est doctorant en histoire contemporaine à l’U.C.L. Ses travaux portent sur les deux guerres mondiales et l’après-guerre.

Il y a peu, les monuments dédiés à Léopold II ont fait l’objet de nombreuses contestations. L’actualité récente a mis également en valeur un autre monument soumis à la controverse : le monument De Letse Bijenkorf (« La ruche lettone/The Latvian Beehive ») de Zedelgem. Dédié à la liberté sous toutes ses formes, mais aussi aux 12.000 légionnaires lettons détenus au camp de Zedelgem après la Seconde Guerre mondiale, ce monument, inauguré en 2018, a en effet suscité l’ire des associations juives, ainsi que d’associations patriotiques.

L’origine du monument





Depuis de nombreuses années, la commune de Zedelgem met en valeur son patrimoine historique, et notamment le site du Vloethemveld, où, à la fin de l’année 1944, l’armée britannique a créé les camps n°2226, 2227, 2229 et 2375, capables d’accueillir simultanément 62.000 personnes. Ces camps sont restés en service jusqu’en septembre 1946. Parmi les prisonniers internés dans ces camps se trouvaient 12.000 Lettons. Au fil du temps, cette présence lettone et le retour régulier d’anciens détenus a poussé la commune flamande à tisser de nombreux liens avec la Lettonie, et particulièrement avec le "Musée letton des occupations". C’est dans ce contexte qu’a été inauguré, sur la Brivibaplein, en septembre 2018, un monument en forme de ruche nommé The Latvian Beehive, réalisé par l’artiste letton Kristaps Gulbis. Si la mise en valeur historique du Vloemthemveld et les liens cultivés par la commune de Zedelgem avec les descendants des anciens prisonniers de guerre lettons ne sont nullement soumis à la polémique, et constituent au contraire une démarche mémorielle intéressante, l’érection du Latvian Beehive suscite une polémique justifiée. Pour quelles raisons ?

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Institution : Comité international de la Croix-Rouge (CICR)
Sammlung : CICR, V-P-HIST-E-03740
Urheberrecht : Droits réservés
Legende des Ursprungs : Zedelgem, camp belge de prisonniers de guerre allemands N° 2226. Vue générale.
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Urheberrecht : Bruno Bernaerts
Legende des Ursprungs : Entrée du camp de Vloethemveld, 18 avril 2021

Un monument en hommage à la liberté, mais aussi… aux légionnaires lettons

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Institution : Cegesoma
Sammlung : Sipho
Urheberrecht : Droits réservés
Legende des Ursprungs : I:P PK-H 2099. Landeseigene Freijäger im Osten. Angehörige des Jagdkommandos eines lettischen Bataillons, das im rückwärtigen Gebiet der Ostfront zu Polizeidiensten eingesetzt ist. PK-Aufnahme: Kriegsberichter v.d.Piepen (Transocean) 19.3.43. [Transocean-Gesellschaft] [EM] [Sipho]
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Institution : Allgemeiner Deutscher Nachrichtendienst - Zentralbild (Bild 183), German Federal Archives
Urheberrecht : Droits réservés
Legende des Ursprungs : Lettland beging seinen Nationalfeiertag. Anlässlich der 25. Wiederkehr des lettischen Nationalfeiertages [18.11.43] fand ein Standortappell der Einheiten der lettischen Freiwilligen-SS-Legion statt. UBz. die Formationen der Legion auf dem Wege zum Appellplatz. Bei Abdruck nennen: Scherl Bilderdienst, 2.12.43

Selon les autorités locales, ce mémorial est avant tout une ode à la liberté en tant que valeur universelle. Mais, il est aussi clairement dédié aux 12.000 légionnaires lettons détenus par les Britanniques à Zedelgem après la Seconde Guerre mondiale. L’artiste letton à l’origine de l’œuvre déclare d’ailleurs que les 12.000 abeilles de la ruche représentent les 12.000 légionnaires lettons détenus à Zedelgem. C’est là que le bât blesse. Selon Pol Denys, cheville ouvrière du projet et conseiller communal Vlaams Belang à Zedelgem, la commune avait prévu dès le départ que ce monument allait susciter la polémique en raison de l’histoire controversée de ces légionnaires lettons. II est vrai que la Légion lettone possède une histoire complexe.

 Créée en janvier 1943, cette légion est composée de deux divisions : la 15e division SS (Lettische Nr. 1)  et la 19e division SS (Lettische Nr. 2) qui vont connaître des pertes importantes en combattant les Soviétiques qui ont envahi la Lettonie dès juin 1940. A la fin de la guerre, des hommes composant ces divisions parviennent à fuir à l’Ouest et se rendent aux Alliés occidentaux. Une partie d’entre eux échoue au camp de Zedelgem, où ils vivent dans la crainte d‘être livrés à l’URSS. Au moment de leur libération, en 1946, ces prisonniers baltes sont transférés vers des camps de triage britanniques en Allemagne où ils acquièrent le statut de Displaced Persons (« personnes déplacées ») et émigrent vers d’autres pays occidentaux dont les Etats-Unis et l’Australie (seuls 258 rentrent en Lettonie alors occupée par l'Union soviétique) où leur discours antisoviétique et anticommuniste rencontre un écho grandissant avec les débuts de la Guerre froide.


Une mémoire polémique, y compris en Lettonie

Incontestablement, une partie importante des soldats composant la Légion lettone est composée de conscrits, qui, de gré ou de force, se sont retrouvés ballotés entre deux totalitarismes. Mais, la Légion lettone possède aussi une face plus sombre. En effet, tous les soldats de cette légion ne sont pas des « malgré-nous », certains sont des volontaires conscients de servir le régime nazi. Des crimes de guerre atroces ont été commis par des membres de cette Légion à l'encontre des populations civiles et des communautés juives. En outre, plusieurs historiens russes accusent également des membres de la Légion lettone d’avoir commis des crimes de guerre lors de leurs affrontements avec l’Armée rouge. Parmi les criminels avérés ayant rejoint la Légion lettone, citons les membres de la police auxiliaire lettone, et notamment les hommes du Sonderkommando « Arajs », responsables du massacre de plusieurs dizaines de milliers de personnes, dont de nombreux Juifs, qui rejoignent la 15e division SS (Lettische Nr. 1) en 1944.

La Légion lettone, bien que blanchie par les Etats-Unis dans le contexte de la Guerre froide, traîne derrière elle une image extrêmement ambiguë, en grande partie du fait de son appartenance à la SS et aux actes atroces commis par certains de ses membres. Cette controverse est présente en Lettonie. En 1998, ce pays instaure la « Journée du Légionnaire », puis la supprime de son calendrier officiel deux ans plus tard. De grandes instances internationales ont aussi pointé du doigt les événements mettant en valeur les légionnaires lettons. Par exemple, dès 2012, la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance note au sujet des commémorations des légionnaires lettons qu’elle « ne peut qu’exprimer sa préoccupation concernant toute tentative de justifier le fait d’avoir combattu dans une unité de la Waffen SS et d’avoir collaboré avec les nazis, car cela risque de renforcer le racisme, la xénophobie, l'antisémitisme et l'intolérance ». En 2016, le rapport « Formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance », établi par le Rapporteur spécial du Conseil des droits de l’homme et distribué aux membres de l’ONU, fait état des inquiétudes du comité letton des droits de l’homme et du comité letton antinazi quant à la célébration de ces légionnaires. Plus récemment, la résolution du Parlement européen du 25 octobre 2018 sur la montée des violences néofascistes en Europe dénonce le fait que « des milliers de personnes se réunissent à Riga à l’occasion de la journée de la Légion lettone pour honorer les Lettons qui ont servi dans les Waffen-SS ». 

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Institution : Cegesoma
Sammlung : Sipho
Urheberrecht : Droits réservés
Legende des Ursprungs : 1198/ Im Kampfraum Newel. Ein lettisches SS-Regiment hat Infanteriegeschütze in Stellung gebracht. PK.-Aufn.-Kriegsber.: Pospischil/Atl., 8.4.44 /Re.E.M. [Atlantic] [Sipho]
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Institution : Creative Commons Attribution
Sammlung : Dezidor
Urheberrecht : Droits réservés
Legende des Ursprungs : Remembrance day of the Latvian legionnaires, 16 March 2008

Un enjeu politico-historique important

Indéniablement, ce monument est porteur d’enjeux historiques, mais aussi idéologiques et politiques importants, tant en Lettonie qu’en Belgique. Si la commune de Zedelgem et les instigateurs de ce monument se défendent de vouloir rendre acceptable le combat de ces hommes en faveur du régime nazi, il est néanmoins évident que ce lieu mémoriel pose problème : il pose sans équivoques les légionnaires lettons comme des soldats de la liberté. On pourrait y voir une analogie avec les autres combattants non-allemands ayant combattu sur le Front de l’Est. Cette vision édulcorée de l’Histoire, promouvant l’idée que l’ensemble des légionnaires lettons étaient des héros ou des victimes, est dangereuse et génère une ambiguïté malsaine. Comment peut-on utiliser des soldats qui ont combattu pour le IIIe Reich et dans la SS pour glorifier le concept de liberté ? Cette ambiguïté est cultivée par Valters Nollendorfs, président du conseil d'administration du musée de l'occupation de la Lettonie, qui, lors de l’inauguration du monument de Zedelgem, n’a pas hésité à honorer la mémoire du SS-Standartenführer Vilis Janums qui, dès 1941, s’engagea activement dans la collaboration avec les autorités allemandes, et a gagné, sous la vareuse SS, les décorations les plus prestigieuses du IIIe Reich.

L ’enjeu de ce monument dépasse largement les frontières de la commune de Zedelgem puisqu’il touche aux relations belgo-lettones et donne lieu à un véritable débat historico-politique dans lequel les historiens, mais aussi le monde politique, se doivent d’intervenir. En dehors d’une interpellation d’André Flahaut à la Chambre des Représentants, ce monument n’a soulevé aucune réaction dans le monde politique belge, pourtant alerté par diverses associations patriotiques de l‘aspect problématique de cet hommage à la Légion lettone. Un silence qui interpelle !


Bibliographie

1. Sur les légionnaires lettons

Böhler Jochen en Gerwarth Robert (ed.), The Waffen-SS. A European History, Oxford, 2017.

Christensen Claus Bundgård,  Poulsen Niels Bo, Smith Peter Scharff, De Waffen-SS. Het Europese leger van de Nazi’s, Rotterdam, 2016;

Denis Juliette, « Complices de Hitler ou victimes de Staline ? Les déplacés baltes en Allemagne de la sortie de guerre à la guerre froide », in Le Mouvement Social, vol. 244, no. 3, 2013, pp. 81-98.

Enquist Per Olov, L'extradition des Baltes, Arles, Actes Sud, 2000.

Tessin Georg, Verbände und Truppen der deutschen Wehrmacht und Waffen-SS im Zweiten Weltkrieg 1939–1945. Band 4. Die Landstreitkräfte 15–30. 2., Osnabrück, 1976.

 

2. A propos du monument

La Chambre des Représentants - Question et réponse écrite n° 55-200 : Monument aux anciens prisonniers de guerre lettons à Zedelgem, 16 décembre 2020, https://www.stradalex.com/nl/s....

A Monument to Latvian Legionnaires and Freedom was Unveiled in Belgium, http://okupacijasmuzejs.lv/en/...

Zomersztajn Nicolas, Une commune flamande a son monument en mémoire des SS lettons, https://www.cclj.be/actu/polit...