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Quand et comment enseigner l’histoire du nazisme ?

Verfasser : Kesteloot Chantal (Institution : CegeSoma)

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Chantal Kesteloot

Responsable "Histoire publique", CegeSoma/Archives de l'Etat. Contribution parue dans "Le Soir" en ligne, 14/2/2020

A l’occasion de la commémoration du 75e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, des voix se sont élevées pour mettre nos sociétés en alerte contre la recrudescence de l’antisémitisme. A l’heure de la disparition des derniers témoins, n’y aurait-il pas un risque accru de voir ce passé tomber dans l’oubli ? Dans le même temps, d’autres s’interrogeaient : à l’heure où l’on n’a jamais autant parlé de la Seconde Guerre mondiale, pourquoi est-on aujourd’hui confronté à une montée des populismes, voire de l’extrême droite, pourquoi le cordon sanitaire semble, en certains lieux, plus fragile que jamais ?

Avoir vu pour comprendre ?

A chaque fois se repose la question du rôle de l’enseignement. L’école n’en ferait pas assez… On n’enseignerait pas l’histoire de la Seconde Guerre mondiale... Les élèves ne connaîtraient pas le passé nazi... Trop souvent aussi, la visite d’un camp de concentration ou d’extermination, voire d’une exposition, est présentée comme la panacée. Il faudrait avoir vu pour comprendre… Ces visites n’ont jamais été aussi nombreuses qu’aujourd’hui. Et pourtant… Le constat de l’ignorance et de la résurgence des populismes est bel et bien là… Est-il vraiment « porteur » d’emmener tant de jeunes adolescents visiter des lieux de mémoire tels Breendonk, voire Auschwitz ? Souffrance et émotion sont-ils le vaccin par excellence contre toute dérive antidémocratique ? Permettent-ils vraiment la compréhension des phénomènes ? Ne se tromperait-on pas dans notre manière d’envisager et d’enseigner ce passé ?

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Institution : CegeSoma
Sammlung : Hugo Gijsels
Urheberrecht : CegeSoma
Legende des Ursprungs : Auschwitz, s.d.

Savoir et transmettre

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Legende des Ursprungs : FutuHist. Le Futur, toute une Histoire! 5ème secondaire. De l'âge industriel à la fin de la Seconde Guerre mondiale, directeurs de collection: Hervé Hasquin et Jean-Louis Jadoulle, Namur, Editions Didier Hatier, 2010, 336 pages.
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Legende des Ursprungs : FutuHist. Le Futur, toute une Histoire! 5ème secondaire. De l'âge industriel à la fin de la Seconde Guerre mondiale, directeurs de collection: Hervé Hasquin et Jean-Louis Jadoulle, Namur, Editions Didier Hatier, 2010, 336 pages.

En Communauté française de Belgique, selon le réseau – libre ou officiel – la période de la Seconde Guerre mondiale est actuellement abordée soit en avant-dernière, soit en dernière année du secondaire. Elle est  donc enseignée à des élèves entre 16 et 18 ans se préparant à entrer dans l’âge adulte, celui de la citoyenneté. Les cours sont théoriquement dispensés par des titulaires d’un master et d’une agrégation en histoire, formés dans un cadre universitaire. Quelle n’a pas été notre surprise de voir confirmé dans Le Soir de ce 12 février que l’histoire du nazisme allait désormais faire partie du futur tronc commun, et plus précisément être enseignée en troisième année du secondaire. Imagine-t-on sérieusement pouvoir enseigner – utilement – un phénomène aussi complexe que le nazisme à des enfants de 15 ans et ce d’autant que l’objectif pour cette seule année est particulièrement grande ? Au terme de la troisième année du secondaire, l’élève doit en effet être « amené à caractériser le processus de démocratisation de l’Ancien Régime à nos jours ». De manière plus spécifique, dans le cadre de l’étude du « nazisme et de la Seconde Guerre mondiale : un totalitarisme ségrégationniste et génocidaire » – il devra pouvoir qualifier le totalitarisme en tant que régime politique (voir Le Soir du 26 janvier 2020).

Nous ne pouvons manquer d’être sceptiques par rapport à cette évolution particulièrement – trop ? – ambitieuse des référentiels qui seront introduits en primaire dès la rentrée prochaine. De plus en plus de voix s’élèvent pour expliquer que l’enseignement du nazisme tel que dispensé aujourd’hui pose débat. D’autres se sont bien entendu déjà penché sur la question avec des avis nuancés voire contrastés mais a-t-on un minimum réfléchi à la formation des enseignants chargés de dispenser cet enseignement ? Car pour combler ce  « décalage entre ce que nous savons et ce que nous leur transmettons », il faut bien entendu disposer d’un bagage suffisant.

Par ailleurs, mettre de manière privilégiée le focus sur les victimes et sur l’émotion – tel que cela se pratique largement – ne permet pas de comprendre la complexité du phénomène. Envisager les choses sous ces angles empêche son historicisation. Comment imaginer qu’au terme de la 3e année du secondaire, en l’espace d’un an, il serait possible de traiter ce programme du processus de démocratisation de l’Ancien Régime à nos jours ? Quatre moments clefs sont même prévus : « L’Ancien régime en France (du XVIe au XVIIIe s.) ; l’État belge de 1830 à 1960 ; le nazisme et la Seconde Guerre mondiale (1933-1945) ; le stalinisme (1928-1953) », soit un découpage chronologique et historique à tout le moins curieux… et ambitieux ! Et qu’en sera-t-il du reste du programme jusqu’à la dernière année du secondaire ? Ces enjeux essentiels disparaîtront-ils ou seront-ils repris exactement de la même façon ? Nul ne le sait puisqu’il s’agira souvent de professeurs différents. Reprendre un même phénomène à plusieurs reprises au cours d’un même cursus scolaire risque, comme le disent nombre d’enseignants, d’émousser l’intérêt des jeunes, de leur laisser – à tort bien entendu – l’impression de lassantes redites.

Expliquer la fragilité des démocraties

La complexité de la matière requiert de la maturité et s’il est impératif de faire de l’école un instrument de démocratie, cela ne peut se faire n’importe quand. Expliquer la fragilité des démocraties d’hier et d’aujourd’hui, leur perméabilité à des discours d’exclusion requiert de passer par l’analyse de tous les acteurs, des victimes comme des bourreaux, sans négliger – surtout – ceux des témoins ou des complices involontaires ou indirects. L’étude de ces phénomènes est complexe, requiert du temps et des enseignants spécialement formés. En considérant que l’étude du nazisme dans toute sa complexité doit se faire au cours de la troisième année du secondaire n’est-on pas en train de passer à côté de l’objectif : faire des adultes de demain des citoyens critiques et responsables ?

En savoir plus

Journée d'étude Maxime Steinberg. Lieux de mémoires, lieux d'histoire. Du travail de mémoire au devoir d'histoire, Dossier pédagogique, 27 janvier 2011, Bruxelles, démocratie ou Barbarie, 2011 (http://www.democratieoubarbari...)

Iannis Roder, Sortir de l'ère victimaire. Pour une nouvelle approche de la Shoah et des crimes de masse, Paris, Odile Jacob, 2020. 

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