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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende Web : « Inscription à l’Association des Juifs en Belgique, 23 mars 1942 »,
Destins de Guerre

Adolf Schamroth

L'histoire d'une famille juive forcée à la clandestinité en Belgique occupée.

Auteur : Schamroth Alicia (Institution : UCL)

Le début de la guerre

Lorsque la guerre éclate, Adolf Schamroth, juif polonais de 35 ans, dirige un magasin de fourrure à Charleroi. Il est marié depuis 6 ans à Léa Waisapel, une juive polonaise, et est père de deux enfants : Isidore, né en 1937 et Emile, né en 1939. Il a fui sa Pologne natale et l’antisémitisme grandissant vers le milieu des années 1920. Après avoir vécu quelques années à Cuba, il s’est installé en Belgique en 1932. 

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Institution : Archives familiales
Droits d'auteur : Famille Schamroth
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Institution : Kazerne Dossin
Droits d'auteur : J. Bourgeois
Légende d'origine : non légendée
Légende Web : L’ordonnance du 31 mai 1941 contraint les commerçants juifs à apposer une affiche « Entreprise juive » sur leurs vitrines.
 

Depuis son magasin, il assiste inquiet à l’arrivée et au défilé de la Wehrmacht tandis que ses enfants s’émerveillent au son des trompettes allemandes. Dans un premier temps, le quotidien suit son cours : le petit Isi va à l’école maternelle et le magasin continue de fonctionner.

Vers la fin de l’année 1940, Adolf est forcé d’inscrire sa famille au registre des Juifs de Charleroi. Il est soucieux de respecter la loi et, comme de nombreux Juifs, ne se rend pas compte du piège. Quelques mois plus tard, il est contraint de poser une pancarte « Entreprise juive » sur sa vitrine. 

L’entrée dans la clandestinité

Face aux mesures excluant progressivement les Juifs, Adolf est de plus en plus inquiet. Au printemps 1942, tous les Juifs doivent s’inscrire à l’Association des Juifs en Belgique. Il va également chercher les étoiles de David que son épouse et lui-même doivent porter. Pourtant, ils les décousent rapidement, refusant ce stigmate : c’est un risque qui peut leur coûter leur liberté.

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende Web : « Inscription à l’Association des Juifs en Belgique, 23 mars 1942 »,

La tension et l’angoisse sont à leur maximum. Adolf se procure des faux papiers pour sa famille et lui-même et obtient quelques adresses où ils pourront trouver refuge. Avec l’aide de son voisin, il réalise un plan d’évasion sommaire par les jardins.

Leur vie bascule un matin de septembre 1942. Une cliente les prévient qu’une rafle va bientôt avoir lieu. Il faut partir. Adolf confie à son voisin leurs machines à coudre ainsi que plusieurs pièces de fourrure. Ce dernier lui promet de tout garder en attendant leur retour. Pendant ce temps, Léa prépare des sacs avec le strict minimum, prend les économies familiales et donne les clés du magasin à Simon, employé et ami sincère de la famille.

Vêtus de leur nouvelle identité, les époux et leurs enfants fuient par les jardins. Lorsque la Gestapo arrive à leur domicile deux heures plus tard, les Bellen, leur nouveau nom, sont déjà loin. 

La séparation

Les premières nuits, passées chez des amis, sont difficiles pour Adolf. C’est une solution temporaire. Il lutte intérieurement entre son envie de rester avec ses enfants et sa raison qui lui dit de s’en séparer pour multiplier les chances de survie de chacun. La raison l’emporte. Les époux conduisent, le cœur brisé, leurs fils âgés de 3 et 5 ans dans différentes fermes. 

A plusieurs reprises, les enfants déménagent, victimes de dénonciations. Pour l’aîné, difficile de ne pas faire de bruit, de dormir dans une grange, de ne plus pouvoir aller à l’école et surtout d’être sans ses parents et son petit frère. Il partage sa situation avec une petite fille juive, des résistants et même un aviateur anglais ! 

Adolf et Léa restent en contact avec les protecteurs de leurs enfants qu’ils payent toutes les semaines. Eux se trouvent à Hastière, chez Jean et Maria Degodenne, depuis 1943. Rapidement, une profonde amitié se noue.

Quelques temps après leur arrivée, des hommes au service des Allemands se présentent à la ferme des Degodenne. Ils ont été avertis de la présence du couple. Adolf et Léa prétendent être des  Anversois dont la maison a été détruite durant les bombardements. Ils ont fui et ont trouvé refuge dans cette ferme. Le lendemain, ces hommes reviennent accompagnés d’une femme néerlandophone pour s’assurer de la véracité de cette histoire. Pour ce faire, le couple doit lui prouver sa connaissance du Néerlandais.  Adolf étant sorti, Léa se retrouve seule. Arrivée à l’âge de six mois à Anvers, elle parle parfaitement néerlandais. Et puis, avec ses yeux bleus, elle n’est pas « typée juive », selon les Allemands. Cette discussion est jugée satisfaisante pour les « chasseurs de Juifs ». Le secret est gardé. 

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Institution : Archives familiales
Droits d'auteur : Famille Schamroth
Légende Web : Jean et Maria Degodenne chez qui Adolf et Léa sont cachés

Les retrouvailles à Hastière

Environ un an plus tard, le couple reçoit une carte de la fermière qui cache Isidore. Par un langage codé, elle les prévient que « le temps est à l’orage ». C’est le signal : la situation est devenue trop risquée dans le village. Il faut trouver un autre refuge pour les enfants, ce qui se révèle difficile dans l’urgence. Les Degodenne acceptent de les prendre et Léa part les chercher en train. A la fin de l’automne 1943, la famille est à nouveau réunie. 

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Institution : Archives familiales
Droits d'auteur : Famille Schmaroth

Grâce à leur couverture, les enfants peuvent retourner à l’école. Pour ne pas éveiller les soupçons, ils vont dans une institution catholique. Ils y récitent les prières et assistent à la messe tous les dimanches. Si les adultes vivent l’angoisse, les enfants, eux, vivent dans l’insouciance. Leurs parents la préservent en parlant de leur situation en Yiddish, une langue que les petits ne comprennent pas. Maria et Jean participent également à l’insouciance, en organisant, en avril 1944 par exemple, une chasse aux œufs de Pâques. Les deux familles vivent des moments heureux.

La Libération

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : Droits Réservés
Légende d'origine : Troupes anglaises à Bruxelles sept 44

Le secret reste gardé jusqu’à la Libération, malgré des moments où tout aurait pu basculer. En septembre 1944, après deux années dans la clandestinité, Adolf et sa famille reprennent la route jusqu’à Charleroi, en camion. Ils savourent la liberté retrouvée. Arrivés dans leur ville, ils découvrent leur magasin : tout a été pillé ou saccagé. Mais qu’importe, tous les quatre ont survécu. 

Leur voisin est la première personne qu’ils revoient. Pour les adultes, la joie de retrouver leur ami est immense. Il leur réserve un réconfort supplémentaire : leurs machines à coudre et manteaux de fourrure ont été précieusement conservés dans sa cave.

Le temps est à la fête : défilé américain, liberté retrouvée et premières retrouvailles. Il est également à la patience. Pendant des mois, le couple guette les nouvelles de leurs familles et de leurs amis. Elles arrivent petit-à-petit : tous n’ont pas eu leur chance. 

Ensuite, il faut se reconstruire et apprendre à vivre sans les proches qui ont disparu. Adolf et Léa rouvrent leur magasin et réengagent leur personnel. Les enfants apprennent à grandir avec leur véritable identité eux qui sont persuadés d’être des Bellen et qui n’ont pas beaucoup de souvenirs de l’avant-guerre. En 1946, Michel vient agrandir la famille. La vie a triomphé. 

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Institution : Archives familiales
Droits d'auteur : Famille Schamroth
Légende Web : Les trois frères en 1947 (Isydore à gauche, Michel au centre et Emile à droite).

La mémoire

Les famillew Schamroth et Godenne sont toujours restées en contact. Ils passent de nombreux dimanches à Hastière et participent aux fêtes de famille. « Ils sont restés attachés les uns aux autres toute leur vie. Et moi aussi : je leur ai présenté ma femme, ensuite mes enfants. Nous leurs étions tellement reconnaissants », raconte Isidore, 80 ans.

Michel, 70 ans, s’est construit avec l’histoire de la Shoah bien qu’il ne l’ait pas vécue. « Mes parents nous parlaient de la guerre et nous, on posait des questions. Ne pas oublier : c’était important pour eux. En quelque sorte, ils m’ont transmis le fait d’être juif et le devoir de la mémoire. C’est un sentiment difficile à expliquer que certains n’éprouvent pas. Ma maman a gardé cette angoisse : la peur d’une nouvelle guerre, de devoir se cacher et une certaine méfiance des Allemands. Elle avait peur pour ses enfants, puis ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. C’était une réelle crainte pour elle : que nous disparaissions tous ».  

Bibliographie

Van Doorslaer Rudi (dir.), La Belgique docile : les autorités belges et la persécution des Juifs en Belgique durant la Seconde Guerre mondiale, Bruxelles, Pire, 2007.

Schreiber Jean-Philippe et Van Doorslaer Rudi (dir.), Les curateurs du ghetto : l’Association des Juifs en Belgique sous l’occupation nazie, Bruxelles, Labor, 2004.

Vagman Vincent (dir.), Présence juive à Charleroi : histoire et mémoire, Jambes, Les mots pour le lire, 2015.


Pour en savoir plus...

92232.jpg Articles Association des Juifs en Belgique (AJB) Van Doorslaer Rudi
bso-97-j-bourgeois.jpg Articles Persécution des Juifs sous l'Occupation allemande Schram Laurence