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Faut-il exposer les oeuvres d'un artiste de la collaboration?

Auteur : Kesteloot Chantal (Instelling : CegeSoma)

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Chantal Kesteloot

Responsable Histoire publique (CegeSoma/Archives de l'Etat)

75 ans après la Libération, la question de l’exposition d’œuvres d’un artiste condamné pour collaboration est une nouvelle fois posée. Du 18 mai au 30 juin 2019, le Bois du Cazier propose une présentation d’œuvres du peintre et sculpteur carolorégien Georges Wasterlain. Né en 1889 dans une famille pauvre, il commence à travailler à l’âge de 13 ans avant de se consacrer à l’art. Le succès est lent à venir mais il finit par obtenir le Prix du Hainaut en 1928. Ses œuvres – essentiellement des sculptures - s’inscrivent dans un réalisme social à la Constantin Meunier. En 1941, il devient l’une des personnalités clé de la Communauté culturelle wallonne. Il a notamment participé aux voyages d’artistes wallons en Allemagne à l’automne 1941. Il a aussi pris part à l’exposition « Wallonische Kunst der Gegenwart » qui s’est tenue dans plusieurs villes allemandes au printemps 1942. Arrêté en novembre 1944, il est jugé en mai 1946. Il est condamné à deux ans de prison, 150.000 francs d’amende et privé de ses droits civils et politiques.

Une donation difficile ?

Cette exposition présente les œuvres dont le Bois du Cazier est désormais propriétaire suite à une donation faite par le collectionneur Claude Simon. La donation se compose de vingt-quatre sculptures et de neuf fusains. Initialement, la donation a été proposée à la Ville de Charleroi qui l’a déclinée en septembre 2017. Elle a ensuite été proposée à l’asbl « Le Bois du Cazier ». Lors de son conseil d’administration du 7 décembre 2017, cette dernière a marqué son accord pour recevoir la donation par 13 voix pour et 1 abstention considérant que l’œuvre entrait dans sa mission de « préservation du patrimoine industriel et minier carolorégien ». Lors de la réunion qui a suivi, le 14 mars 2019, la FGTB – absente en décembre – a exprimé son regret quant à la décision sans toutefois la remettre en cause.

La donation était assortie d’une condition : l’organisation d’une exposition. Conscient du caractère délicat de celle-ci, le Bois du Cazier a décidé de ne pas faire de campagne d’affiche ni de promotion et d’opter pour une exposition de courte durée. L’exposition est accompagnée de quatre panneaux introductifs dont l’un s’intitule sobrement « La collaboration ». Sur son site, le Bois du Cazier publie un texte sur « La collaboration culturelle » et répond à la question « Pourquoi accepter et exposer la donation Wasterlain ? » (http://www.leboisducazier.be/event/georges-wasterlain/?event_date=2019-06-15).

Bref, l’événement serait presque passé inaperçu s’il n’y avait eu la campagne des détracteurs du projet. 

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Instelling : CegeSoma
Collectie : Sipho
Auteursrecht : CegeSoma
Oorspronkelijke legende : Les journées culturelles wallonnes de Charleroi. Le sculpteur Wasterlain. [Frei gegeben durch zensur]

« Amnistie culturelle ? »

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Instelling : CegeSoma
Collectie : Sipho
Auteursrecht : CegeSoma
Oorspronkelijke legende : George Wasterlain, un artiste du pays noir. Le sculpteur devant la maison qu'il habite dans le "coron" où il est venu s'installer au milieu de ses anciens compagnons de travail, les mineurs. [Frei gegeben durch zensur]

Lors de son discours du 1er mai, Antonio Cocciolo, président de la régionale carolorégienne de la FGTB, s’est montré très critique à l’égard du Bois du Cazier, revenant à la fois sur la présence d'hommes politiques qu'il qualifie d’extrême droite lors de la dernière commémoration de la catastrophe en août 2018 et sur l’exposition consacrée à Georges Wasterlain. Lors du conseil communal du 3 juin, le Parti du Travail de Belgique, par la voix du conseiller Thomas Lemaire, a interpellé le bourgmestre Paul Magnette sur l’initiative, regrettant la place donnée au sculpteur à l’heure de la résurgence de l’extrême droite (https://www.youtube.com/watch?v=jteWE_9gyLw, à partir de 8.15 m). Cette démarche, estime le conseiller, s’apparente ni plus ni moins à une banalisation de l’histoire voire à une forme d’« amnistie culturelle ». A ses yeux, il est « urgent de corriger le tir » en organisant des événements commémorant la résistance des travailleurs carolorégiens contre l’occupant » et de prévoir une information appropriée sur le site internet et au sein de l’exposition, estimant que ce qui est communiqué est de nature « à trouver des excuses à Wasterlain ». Interpellé, le bourgmestre de la ville a déclaré « partager le fond de la pensée du conseiller » et prendre ses distances vis-à-vis de la décision du Bois du Cazier tout en considérant que la Ville n’avait pas à intervenir dans les décisions de l’asbl. Dès le mois d’avril, Jean-Louis Delaet, le directeur du Bois du Cazier avait en outre décidé d’organiser le 13 juin un débat sous le titre « Faut-il exposer les œuvres d’un artiste de la collaboration ? ».

Un précédent : l’exposition Willy Kessels

En 1996, le Musée de la Photographie de Charleroi avait programmé une exposition intitulée « Des photographes questionnent le monde ». Initialement, les œuvres de huit artistes devaient être exposées. C’était sans compter une vaste campagne de presse et de dénigrement lancée par Jean Guy, rédacteur en chef du Journal de Charleroi/Le Peuple contre la présence du photographe Willy Kessels. Au vu de la violence des propos, Jean-Pol Demacq, alors président du conseil d’administration du Musée et par ailleurs premier échevin de la Ville, demande que cet artiste soit retiré de l’exposition. Les cadres destinés à ses œuvres sont donc restés vides. Une rétrospective Kessels se tiendra finalement au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles fin 1997. Point commun entre les deux cas : de part et d’autre, il n’y a pas eu volonté de cacher le passé controversé. En 1996, Georges Vercheval, alors directeur du Musée de la Photographie, avait annoncé au conseil d’administration que Christine De Naeyer, attachée scientifique au Musée, avait découvert que Kessels n’était pas seulement l’artiste des photos de Misère au Borinage mais également l’auteur de portraits de Joris Van Severen et de Léon Degrelle. Ici aussi, Wasterlain n’est pas seulement le sculpteur de la classe ouvrière

du pays de Charleroi mais également l’homme qui a exposé sous l’occupation, en Allemagne et en Belgique occupée. A l’époque, Jeanne et Georges Vercheval avaient publié une lettre ouverte où l’on pouvait notamment lire : « Nous pensons que l’histoire de l’art comme l’histoire tout court fait partie de la mémoire, que l’étude de l’œuvre d’un auteur, si elle est placée dans un contexte historique et politique, est un outil pédagogique important et que jamais l’ignorance n’a engendré ou protégé la démocratie ». Curieusement, lors de son interpellation au conseil communal de Charleroi, les propos de Thomas Lemaire n’étaient pas tellement différents puisqu’il déclarait « si on ne s’interroge pas sur le passé, on est condamné à le revivre ». Il en tirait cependant des conclusions radicalement différentes puisqu’à ses yeux, une telle exposition était ni plus ni moins qu’une forme d’ « amnistie culturelle ».

Un chapitre de l’histoire culturelle de Charleroi

La collaboration de Wasterlain et, dans son sillage, celle de jeunes artistes carolorégiens sont bien évidemment condamnables. Mais l’historien n’est pas un juge. Son rôle est d’analyser, de mettre en perspective. Comme l’a si bien démontré Virginie Devillez dans son ouvrage « Le retour à l’ordre », depuis la crise économique des années trente, les artistes ont tenté une stratégie de survie, en s’organisant sous forme d’associations professionnelles, en tentant d’obtenir des commandes publiques auprès de l’Etat mais aussi des collectivités locales. Ce faisant, certains d’entre eux se sont mis à produire un art « utilitaire », un art de proximité, un art dont ils espéraient qu’il leur permettrait de (sur)vivre. A Charleroi, malgré l’engagement d’un Jules Destrée ou d’un Richard Dupierreux, la culture reste alors le parent pauvre comparée à la situation de villes comme Mons ou Liège. Il y a comme un air de revanche sociale dans l’engagement dans la collaboration. Malgré le fait que les contraintes de la vie l’aient mené dans la mine dès son plus jeune âge, Wasterlain n’était pas un naïf. Il s’était parfaitement coulé dans le moule de l’idéologie nazie. En avril 1941, lors de la création de la Communauté culturelle wallonne dont il a été le premier président, il n’avait pas hésité à déclarer que pour y adhérer il ne fallait « n’être ni Juif ni franc-maçon ». L’artiste, auquel jamais de rétrospective d’importance n’avait été consacrée, a pleinement saisi les opportunités qui lui ont été offertes par le collège communal rexiste du Grand Charleroi. 

De l’importance de pouvoir se poser des questions

Cette histoire nous interpelle et se doit d’être abordée dans toute sa complexité. Elle nous renvoie à la fragilité et à la crise de la démocratie belge à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi étaient-ils si peu à croire en l’avenir de la démocratie en 1939-1940 ? Elle nous oblige aussi à questionner l’engagement d’artistes étiquetés à gauche comme Henri Storck, Constant Malva, Pierre Hubermont et Georges Wasterlain et qui accepteront pourtant de produire leur art dans le contexte d’une occupation nazie. Ces questions portent également sur la spécificité de la collaboration culturelle : que faire pour un artiste ? Comment survivre ? Quelle(s) politique(s) culturelle(s) ? Pour certains, cette période a été particulièrement dorée à l’heure où s’offraient des opportunités inexistantes jusqu’alors à l’heure ou d’autres, artistes juifs ou étrangers, n’avaient plus droit de cité et où certaines frontières s’étaient fermées. Mais aborder ce passé sous forme de polémiques, de dénonciations ou de scoops nous éloigne de ce que nous appelons de nos vœux : une mise en histoire, un regard lucide sur le passé. Laissons la censure être l’apanage des dictatures. Nos sociétés démocratiques peuvent entendre, comprendre et avoir un regard critique sur des faits controversés du passé. Et comment mieux donner accès à cette histoire et à ses errements qu’en l’étudiant en historien et non en polémiste politique... Comment croire que le public d’aujourd’hui serait incapable de faire la part des choses ?


Bibliographie

Jean-Louis Delaet (dir.), Le pays de Charleroi de l’Occupation à la Libération 1940-1944, Ville de Charleroi-CGER, 1994, 204p.

De Naeyer, Christine, W. Kessels. Charleroi: Musée de la Photographie, 1996.

Virginie Devillez, Art et Censure. Faut-il brûler Kessels ? dossier annexe au Bulletin de nouvelles du Centre de Recherches et d’Etudes historiques de la Seconde Guerre mondiale, Bruxelles, n°27, 1996. (http://www.cegesoma.be/cms/bulletin_fr.php)

Virginie Devillez,  Le retour à l'ordre : art et politique en Belgique, 1918-1945, Bruxelles : Dexia / Labor, 2002/2003

Erik, Eelbode, Amnésie : responsabilité et collaboration. Willy Kessels, photographe. Bruxelles: Société des expositions du Palais des beaux-arts de Bruxelles, 1997. 

Jacques Toussaint, Georges Wasterlain (1889-1963). Sculpteur et peintre ouvrier. De la mine à l’ébauchoir, Namur, Art et Héritance, 2019.

Un jour dans l'histoire, https://www.rtbf.be/auvio/detail_un-jour-dans-l-histoire?id=2510460


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