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Vu de Flandre. La Seconde Guerre mondiale, un débat en héritage ?

Auteur : Kesteloot Chantal (Instelling : CegeSoma)

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Chantal Kesteloot

Responsable "Histoire publique", CegeSoma/Archives de l'Etat. Texte paru dans le Soir en ligne, 21/2/2019

Ce 20 février était présenté à Bozar le dernier ouvrage de la romancière Kristien Hemmerechts intitulé Het verdriet van Vlaanderen. Alors que l’on s’apprête à commémorer le 75e anniversaire de la Libération et de la fin de la Seconde Guerre mondiale, cette parution s’inscrit dans une longue série. La Flandre s’intéresse décidément beaucoup à certains pans d’un passé difficile. 

Ces dernières semaines, la Seconde Guerre mondiale a, à plusieurs reprises, été à la une de l’actualité en Flandre. Il y a peu sortait l’ouvrage de l’historien Frank Seberechts consacré aux soldats flamands sur le front de l’Est. Certes, a priori, un sujet pas entièrement neuf sauf… sauf que pour la première fois est mise en exergue la participation de ces volontaires à la Shoah par balles et à d’autres actes de représailles envers les populations civiles. Peu après, le 13 février, était présenté à Anvers le nouvel ouvrage de l’historien Herman Van Goethem intitulé 1942. Het jaar van de stilte. Il y met en évidence l’importance de la rupture chronologique de cette année charnière. Mais le débat public s’est rapidement focalisé sur Leo Delwaide, bourgmestre catholique d’Anvers durant l’occupation. Van Goethem épingle en effet son rôle actif dans la persécution des Juifs et, s’il ne s’agit pas là d’un fait neuf, l’attention médiatique et politique qui lui est portée, est sans précédent.

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Oorspronkelijke legende : Herman Van Goethem, 1942. Het jaar van de stilte, Polis.

Cette publication mérite que l’on s’y arrête et pas seulement du fait des controverses que suscite l’existence d’un Leo Delwaidedok. Le collège de la Métropole vient tout juste de décider de supprimer cette dénomination, sans attendre l’avis du comité scientifique ad hoc. Une proposition de renomination est attendue dès ce 25 février. Cette rapidité, on pourrait même dire l’urgence dans laquelle la décision a été prise témoigne d’une écoute particulière accordée au livre de Van Goethem. Le rôle de Delwaide avait pourtant fait l’objet d’une première dénonciation par Marcel Liebman dès 1977. Le professeur de l’ULB s’était alors vu contraint d’insérer un avis rectificatif dans son ouvrage après avoir mentionné le nom de Leo Delwaide lors d’une émission radio. Par la suite, les travaux des historiens n’avaient fait que confirmer le rôle du bourgmestre et la participation de la police communale aux rafles de l’été 1942. La chose n’était donc pas neuve même si l’ouvrage de Van Goethem apporte des éléments plus accablants encore. Mais c’est l’ampleur de la commotion qui interpelle. L’ouvrage est rédigé tel un journal. Le lecteur se retrouve au cœur de cette sombre année 1942. La publication est émaillée de photos de Juifs anversois qui ont été pris dans la tourmente. On ne peut que se sentir interpellé. L’histoire n’est plus cette discipline froide, distante, érudite. Elle est faite ici de chair et surtout de visages. Impossible de ne pas être dans l’émotion même s’il s’agit bel et bien d’un ouvrage historique qui répond aux critères de la discipline. Un produit exceptionnel d’histoire publique.

Un Wil plutôt trouble

Mais l’actualité de la Seconde Guerre mondiale n’est pas, loin s’en faut, l’apanage des historiens. Depuis longtemps déjà, des romanciers flamands en ont fait un de leur thème de prédilection. Malheureusement, peu de ces publications ont fait l’objet d’une traduction. Celles qui l’ont été, n’en sont donc que plus emblématiques et exceptionnelles. On se souvient du roman largement autobiographique d’Hugo Claus, Le chagrin des Belges, paru en 1983. Plus récemment, l’ouvrage Wil de Jeroen Olyslaegers est paru en français sous le titre Trouble. « Wil » pour Wilfried, le prénom du protagoniste mais « Wil » aussi comme « volonté » même si l’homme en semble singulièrement dépourvu. Le titre « Trouble » est sans doute plus approprié tant le récit nous renvoie à l’ambiguïté du quotidien et des choix en temps de guerre. La Métropole est ici aussi au cœur de l’intrigue, et si le récit est cette fois fictionnel, il n’en est pas moins interpelant. Le protagoniste principal est un policier communal, qui se retrouve comme tel au cœur des persécutions. Ici, c’est un lâche sans grande envergure, un « salaud à la petite semaine » qui veut avant tout survivre, tout en étant résolu à « casser » du Juif si la propagande l’y entraîne. 

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Oorspronkelijke legende : Jeroen Olyslaegers, Wil, De Bezige Bij, 2016.
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Oorspronkelijke legende : Jeroen Olyslaegers, Trouble, Stock, 2019.

Het verdriet van Vlaanderen

L’intérêt ne faiblit pas. Dans la foulée de la série, Kinderen van de repressie, diffusée sur Canvas à l’automne 2017, l’historien Koen Aerts a publié un ouvrage éponyme où il montre, au-delà des témoignages collectés pour la série, l’importance du phénomène – on estime à 100.000 le nombre d’enfants belges concernés par la collaboration. Là aussi, l’ouvrage n’est pas une publication académique classique. L’écriture est sobre et nous entraîne dans le vécu de ces enfants, dans les silences, les secrets, l’opprobre et le rejet. Le sujet n’étant pas/plus tabou, beaucoup sont nommés et certains sont connus, ce qui ajoute à la force du récit. La publication vient à son heure. Il ne s’agit plus d’être dans une victimisation simpliste du combat flamand, cette mémoire que beaucoup d’anciens collaborateurs se sont longtemps forgée dans le nord du pays. Ici, il s’agit de se focaliser sur la génération des enfants qui ont dû assumer des choix qui n’étaient pas les leurs et envers lesquels ils ont aussi pu se montrer critiques et lucides. L’impact du livre est puissant. Mais le portrait est collectif. 

C’est une autre approche qu’a choisie la romancière flamande Kristien Hemmerechts. Ce 19 février est paru son nouvel ouvrage Het verdriet van Vlaanderen. Il a pour sous-titre « Op pad met Hein en Toon, tweeling van de collaboratie » (« Dans les pas de Hein et Toon, jumeaux de la collaboration »). L’ouvrage est construit comme un road-movie. L’auteure nous emmène sur le chemin de ces jumeaux – nés en 1945 – résolument partis à la recherche de leur passé familial. Le récit mélange passé et présent ; le point de vue de la romancière et celui des protagonistes. À certains moments, Kristien Hemmerechts semble faire sienne cette histoire, comme si elle avait intégré une nouvelle famille. À d’autres, son engagement et les valeurs antinazies de son éducation refont surface et se heurtent aux choix de la collaboration. 

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Oorspronkelijke legende : Het boek "Kinderen van de repressie. Hoe Vlaanderen worstelt met de bestraffing van de collaboratie" verschijnt bij Polis in oktober 2018
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Oorspronkelijke legende : Kristien Hemmerechts, Het verdriet van Vlaanderen. Op pad met Hein en Toon, tweeling van de collaboratie, De Geus, 2019.

En Belgique francophone, le tabou du silence ?

Tous ces ouvrages ont en commun d’aborder un passé difficile, encombrant. Il traduit une volonté d’y faire face, sans nostalgie ni faux fuyants. Près de 15.000 Wallons ont été condamnés pour collaboration, soit environ 0,5 % de la population. Eux aussi avaient des enfants. Après le succès de la série de Canvas, la RTBF semble s’y intéresser. Trouvera-t-elle les témoignages qui font mouche ? Alors que la société wallonne se revendique volontiers des valeurs de la résistance a-t-elle stigmatisé plus qu’ailleurs les enfants de la collaboration ? Ont-ils été davantage rejetés ou ont-ils réussi à se fondre dans l’anonymat ? Ont-ils porté le poids de la honte et de la culpabilité ? On ne peut qu’espérer qu’ils trouveront enfin le chemin du témoignage autrement que par le scandale ou le scoop. Il ne s’agit nullement d’héroïser qui que ce soit mais de mieux comprendre ce que la guerre et le choix des adultes provoquent chez les enfants. La même approche fait sens pour les enfants de la résistance ; la stigmatisation en moins, cela va de soi. Au-delà, on peut espérer que mieux connaître et comprendre l’histoire de la Seconde Guerre mondiale sur la longue durée permettra à chacun d’entretenir un rapport plus apaisé à sa propre histoire et à sa propre mémoire. Car désormais d’autres débats du passé se font également entendre….

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Pour en savoir plus

Aerts, Koen. Kinderen van de repressie. Hoe Vlaanderen worstelt met de bestraffing van de collaboratie. Antwerpen: Polis, 2018.

De Bruyne, Eddy. Encyclopédie de l’Occupation, de la Collaboration et de l’Ordre nouveau en Belgique francophone (1940-1945). La-Roche-en-Ardenne: Cercle d’histoire et d’archéologie Segnia, 2016.

Hemmerechts, Kristien. Het verdriet van Vlaanderen. Op pad met Hein en Toon, tweeling van de collaboratie. Amsterdam: De Geus, 2019.

Olyslaegers, Jeroen. Wil. Amsterdam: De Bezige Bij, 2016.

Olyslaegers, Jeroen. Trouble. Paris: Stock, 2019.

Van Goethem, Herman. 1942. Het jaar van de stilte. Kalmthout: Polis, 2019.