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Mémoire et toponymie bruxelloise. Des grands thèmes qui entrent par la petite porte….

Auteur : Kesteloot Chantal (Instelling : CegeSoma)

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Bruxelles, place des 3 septembre

Chantal Kesteloot, responsable "Histoire publique", CegeSoma/Archives de l'Etat

La toponymie est un levier important dont disposent les autorités locales. Ces derniers mois, plusieurs controverses ont émaillé l’actualité montrant combien la société civile était réceptive à la question des noms de rues. En choisissant telle ou telle dénomination, le pouvoir en place a la possibilité de faire passer un message à ses concitoyens. Quels sont les éléments du passé qu’il entend mobiliser ? A qui s’adresse-t-il et pourquoi ?

Un an après l’inauguration du square Herschel Grynszpan, un peu plus de deux mois après celle du square Patrice Lumumba, le bourgmestre de Bruxelles a inauguré la « Place des 3 septembre ». En l’espace d’un an, Philippe Close, devenu le premier magistrat de la capitale en juillet 2017, a ainsi largement contribué à enrichir la toponymie bruxelloise de références à des faits importants du passé. Mais quelle est aujourd’hui l’importance de tels gestes ?

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La Grande Guerre choyée par la toponymie bruxelloise

En fait, ni la Seconde Guerre mondiale ni l’histoire coloniale ne sont absentes de la toponymie bruxelloise. Ce qui l’est par contre, c’est la persécution des Juifs et le passé colonial appréhendé sous l’angle des colonisés. L’entre-deux-guerres constitue l’âge d’or de la toponymie bruxelloise, à la fois du fait de l’impact de la Grande Guerre et de la croissance urbanistique. Entre 1910 et 1947, la population des 19 communes bruxelloises (y compris Evere, Ganshoren et Berchem-Sainte-Agathe) augmente de plus de 25%. Un certain nombre d’entre elles connaissent une croissance de plus de 100, voire de 200% pour quelques-unes d’entre elles. Qui dit croissance, dit nouveaux quartiers et donc nouvelles artères. Rien d’étonnant dès lors que la Grande Guerre soit particulièrement à l’honneur avec un peu plus de 300 noms de rues qui s’en inspirent directement. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la tendance est bien moindre. La croissance urbaine est beaucoup plus faible : à peine 11% entre 1947 et 1970 et l’on constate même une croissance négative dans un certain nombre de communes. Dès lors, il y a beaucoup moins de nouveaux quartiers et donc de nouvelles artères à baptiser. Reste la piste des changements de noms. Or les procédures sont devenues beaucoup plus complexes. Désormais tout changement doit prendre en compte l’avis des habitants, généralement peu enthousiastes à l’idée des conséquences administratives que cela implique. La Seconde Guerre est dès lors nettement moins présente mais cette discrétion a d’autres causes : pas de symbole fort (du type Albert Ier), pas ou guère de héros clairement identifiés, une résistance morcelée…Néanmoins quelques artères sont nommées ou renommées en mémoire du conflit. Mais l’essentiel de ces attributions se fait dans l’immédiat après-guerre, en d’autres termes, au cours d’une période où l’attention n’est guère portée sur la question des persécutions raciales. Il faut attendre 1970 pour voir inauguré à Anderlecht le Mémorial national des Martyrs juifs de Belgique. Cette date coïncide avec l’émergence lente d’un intérêt sociétal pour cette question. Mais sur le plan toponymique et même monumental, le bilan demeure pauvre.

Les Stolpersteine en guise de mémoire

C’est dès lors à travers les Stolpersteine ou pavés de mémoire que des associations juives ont tenté de combler le vide laissé par la toponymie traditionnelle. Les premiers de ces pavés ont été installés à Bruxelles en 2009. On en trouve actuellement sur les communes d’Anderlecht, d’Auderghem, de Bruxelles-Ville, d’Etterbeek, de Forest, d’Ixelles, de Koekelberg, de Molenbeek, de Saint-Gilles, de Saint-Josse, de Schaerbeek , d’Uccle, de Watermael-Boitsfort et de Woluwe-Saint-Pierre.  Mais il s’agit là d’initiatives privées qui n’ont pas nécessairement un large impact sociétal.

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Le 3 septembre, un triple anniversaire

Dans ce contexte, l’initiative de la ville de Bruxelles n’en est que plus importante. Après l’inauguration du square Herschel Grynszpan, celui de la place des 3 septembre prend toute son importance. D’abord parce qu’il s’agit d’une dénomination dont la portée est beaucoup plus large puisqu’elle fait référence à un triple anniversaire dont le premier coïncide avec  la rafle menée dans le quartier des Marolles le 3 septembre 1942. A cette occasion, 718 personnes sont arrêtées. Un an plus tard, le 3 septembre 1943, une rafle est menée à Bruxelles et à Anvers contre les Juifs de nationalité belge. 794 personnes sont arrêtées pour être emmenées à la caserne Dossin avant d’être déportées à Auschwitz. Enfin, dans la nuit du 3 au 4 septembre 1944, Bruxelles était libérée. Cette triple référence inscrit le judéocide dans l’histoire générale de la Belgique sous l’occupation. A l’occasion de cette attribution, la Ville de Bruxelles a également inauguré un Mur des Justes rendant ainsi hommage aux 1724 Belges reconnus par Yad Vashem. Le dispositif actuel est une version provisoire du Mur qui sera érigé à deux pas de la Place des 3 septembre. Mais à l’instar du square Grynspan, on ne peut que regretter que cette inscription se fasse sans impact sur la toponymie effective : en d’autres termes, personne n’habite ni sur le square Grynszpan ni sur celui des 3 septembre. Il en va de même du square Patrice Lumumba, un petit coin à la marge du square du Bastion.

Une entrée par la petite porte

Bref, des thématiques pourtant essentielles mais qui entrent par la très petite porte dans le paysage urbain et mémoriel… Dans les deux cas – persécution des juifs et mémoire coloniale – il s’agit de sujets sensibles dont les débats ne sont pas prêts de s’éteindre. Autant d’enjeux pour les autorités locales mais aussi pour l’ensemble de la société civile….

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