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Institution : CegeSoma
Collection : AA 2403/25, Archives et fonds documentaires Franz et Yvan Dewandelaer
Légende d'origine : Rapport de « Mireille » alias Alice Cheramy, sur une journée mouvementée de juin 1944 comme agent de renseignements à Nivelles.
Destins de Guerre

Alice Cheramy

Thème - Résistance

D’un modeste foyer du pays de Charleroi aux milieux léopoldistes et atlantistes, un destin peu banal.

Auteur : Maerten Fabrice (Institution : CegeSoma)

Une jeunesse vouée à l’oubli

Née le 26 avril 1907 à Farciennes d’un père mineur et d’une mère ménagère, la petite Alice perd son géniteur dès l’âge de sept ans. Sa mère se remarie l’année suivante avec un journalier qu’Alice ne supporte guère, car elle doit endurer son alcoolisme et sa brutalité. Sans doute pressée de quitter le foyer familial, elle se marie dès décembre 1925 avec un mineur. Mais sa vie de couple est brève, car dans les années 1930 déjà, elle officie comme gouvernante ‘célibataire ‘, même si elle reste officiellement mariée jusqu’au décès de son époux en 1960.

Celle qui désormais, et pour la vie entière, se fait appeler Mademoiselle Cheramy est, dans la décennie qui précède la Seconde Guerre mondiale, au service d’une famille de la grande bourgeoisie anversoise, les Cols. À partir de 1938, elle travaille pour le compte de Ludovic Cols et de son épouse, Yvonne Meeus.

Très vite intégrée dans la famille, Alice Cheramy se rapproche encore de son employeuse après l’expérience partagée de l’exode dans le sud-ouest de la France durant le printemps et l’été 1940 qui se solde par la séparation du couple Cols. Installée à partir de septembre 1940 à Ixelles avec Yvette Meeus et ses quatre enfants, Alice restera à son service comme gouvernante des enfants, puis comme dame de compagnie jusqu’au décès d’Yvonne en 1990.

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Institution : Coll. privée
Collection : Claudine Cols
Légende d'origine : Alice Cheramy, Montana (Suisse) dans les années 1930. Elle travaille comme gouvernante des enfants de Marthe Cols

Une participation discrète mais remarquée à la Résistance

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Institution : CegeSoma
Collection : AA 2403/25, Archives et fonds documentaires Franz et Yvan Dewandelaer
Légende d'origine : Rapport de « Mireille » alias Alice Cheramy, sur une journée mouvementée de juin 1944 comme agent de renseignements à Nivelles.

Recrutée au printemps 1943 pour le service de renseignements Clarence, elle est immédiatement chargée d’assurer les liaisons et le transport des courriers dans la province du Brabant. Son supérieur, l’homme d’affaires et haut fonctionnaire Franz Leemans, souligne au lendemain de la guerre son dévouement, précisant qu’elle n’a jamais reculé devant le péril, ni devant la fatigue parfois très grande engendrée par de longues randonnées à bicyclette. Il ajoute que, malgré des situations parfois délicates, elle a toujours réussi, grâce à son habileté et à son sang-froid, à s’en tirer indemne et à acheminer les documents qu’elle avait en charge. En récompense, elle est proposée comme auxiliaire de première classe par le chef de Clarence, Hector Demarque, en juin 1946.

Une figure de proue des mouvements léopoldistes

Démobilisée le 15 septembre 1944, elle rejoint dès sa création en décembre 1945 le Mouvement Léopold. Lancée par Franz Leemans, cette structure a pour but de favoriser le retour de Léopold III en Belgique. Fer de lance du secrétaire du Roi, Jacques Pirenne, le Mouvement Léopold bénéficie en outre de l’appui de l’ancien Premier Ministre Paul van Zeeland, un proche de Leemans, ainsi que du soutien de divers milieux financiers.

Prenant en mains l’organisation du Mouvement dès le début 1946, Alice Cheramy acquiert très vite par son dévouement et son efficacité la confiance des hommes de pouvoir qui l’entourent au point de susciter régulièrement l’agacement et la jalousie des dirigeants des autres mouvements royalistes. On lui doit notamment la diffusion, sous sa direction et à une grande échelle, à Bruxelles et en Wallonie surtout , de nombreux papillons, affiches, photos, cartes postales, tracts, calendriers et publications en faveur du Roi. C’est elle également qui s’est en grande partie chargée de la mise sur pied du congrès du Heysel pour la solution du problème royal de novembre 1947. Elle a coordonné l’organisation de visites auprès du Roi à Paris et surtout à Prégny de divers groupes représentatifs de la société belge. Elle s’est occupée de la mise sur pied de campagnes de collectes de signatures pour pousser le gouvernement à faire abroger la loi du 19 juillet 1945 constatant l’impossibilité de régner de Léopold III. Enfin, elle a récolté de multiples renseignements, via les informateurs du Mouvement présents en particulier dans les bassins industriels wallons, sur les agissements des adversaires du Roi.


S’ajoute encore à ces diverses activités son rôle d’intermédiaire, révélé à partir de 1949, entre la milice anversoise pro-royaliste LIII et des proches du Roi comme son secrétaire Jacques Pirenne ou le ministre de l’Intérieur de l’époque Albert De Vleeschauwer. Elle remet également à ce dernier des rapports sur les « suspects étrangers » provenant de son organisation. Par ailleurs, dès 1948, la Sûreté de l’État lui demande si elle est prête à organiser un réseau stay-behind au sein de son mouvement en coopération avec les Américains en prévision d’une invasion soviétique de la Belgique. Alice Cheramy accepte pour autant que son service fonctionne dans un cadre belge et non américain. Ces indices laissent à penser que Cheramy a mis son mouvement au service de la lutte anticommuniste. Il est par ailleurs avéré qu’elle continue jusqu’en 1955 au moins à recueillir des informations sur des agissements anti-royalistes ; ces renseignements sont transmis à l’entourage de Léopold III.

Après l’abdication de ce dernier, Cheramy tente avec d’autres partisans du Roi de regrouper les ultra-léopoldistes déçus, dans le but de s’opposer à toute reprise de l’action antidynastique, à partir d’un Rassemblement des patriotes lancé en août 1950. Mais l’entreprise s’essouffle rapidement et, sur le plan de son engagement en faveur de la dynastie, Cheramy semble se contenter, pendant la décennie qui suit, de manifester régulièrement son allégeance à la famille royale via notamment un Mouvement Léopold désormais limité officiellement à cette seule fonction. Elle profite en outre de ses excellents rapports avec Léopold III et la princesse Lilian pour intercéder auprès d’eux en faveur de diverses personnes.

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Institution : coll. privée
Collection : photos Claudine Cols
Légende d'origine : Avec des membres de la famille royale (Alice Cheramy en tenue claire)

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Institution : coll. privée
Collection : document Claudine Cols
Légende d'origine : Lettre de Liliane de Belgique à Alice Cheramy du 5 juillet 1995. Liliane remercie Alice Cheramy pour le don de ses archives aux Archives royales d’Argenteuil et espère avoir la joie de la revoir

Vaine tentative de réforme de l’État dans un sens autoritaire après l’indépendance du Congo

La crise politique née des troubles qui suivent l’indépendance du Congo à l’été 1960 conduit certains milieux de droite à remettre alors en question le fonctionnement de l’État. Dans ce contexte, Alice Cheramy est invitée à l’automne 1960 par Paul van Zeeland à réunir un certain nombre de personnalités qui lui sont proches pour réfléchir à une réforme des institutions parlementaires. Cheramy joue semble-t-il le rôle de cheville ouvrière d’un groupe qui se réunit à plusieurs reprises pour définir un programme anti-parlementaire, royaliste et ultra-libéral hostile aux partis politiques traditionnels, et tenter de faire élire des candidats partageant ces idées.

Enfin, atlantiste engagée

Toute allusion à ce groupe disparaît à partir de mars 1962, moment où Alice Cheramy est sollicitée pour intégrer l’Association atlantique belge (AAB) en tant que membre du conseil d’administration et présidente de la section des groupements régionaux. Dans et autour de cette asbl, créée en septembre 1961 afin de promouvoir l’OTAN dans la population belge, elle retrouve des visages familiers, comme celui du secrétaire général Jacques Pirenne ou du ‘parrain’ de l’association, Paul van Zeeland, un des trois vice-présidents de l’organe coupole, l’Atlantic Treaty Association. Preuve de la confiance accordée à Cheramy, cette dernière est, dès mars 1963, nommée secrétaire générale de l’AAB et du Comité belge pour l’Institut atlantique, chargé de rassembler la quote-part de la Belgique au financement de l’Institut. Si Cheramy ne semble plus œuvrer pour l’Institut atlantique après 1965, elle se maintient comme secrétaire générale de l’AAB jusqu’en novembre 1987.

Encore coordinatrice des activités de l’AAB en vue de la célébration du 40e anniversaire de l’OTAN en 1989, cette femme discrète, intelligente, courageuse et volontaire, décède le 11 janvier 2007 à trois mois du centenaire de sa naissance. Soit bien après la plupart des notables qu’elle côtoie sans complexe apparent dans la lutte qu’elle mène avec eux et à leur grande satisfaction contre l’occupant nazi, puis surtout pour la sauvegarde d’un monde mis en danger par les bouleversements sociaux et politiques nés de la Seconde Guerre mondiale.

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Institution : OTAN
Collection : Fonds Alliance atlantique belge à l’OTAN
Légende d'origine : Visite au SHAPE organisée par Alice Cheramy vers 1981 (elle est au bout de la première rangée à droite avec son sac à main)

Bibliographie

Maerten Fabrice, « Cheramy, Alice », in Nouvelle biographie nationale, Bruxelles, Académie royale de Belgique, t. 15, 2019, p. 49-51.

Voir aussi

27948.jpg Articles Résistance Maerten Fabrice