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Guerre aérienne en Belgique (La)

Thème - Histoire militaire

Auteur : Colignon Alain (Institution : CegeSoma)

Durant les années ’30,  les actualités cinématographiques et de la presse ont largement rendu compte de ce que l’on appelait alors « le péril aérien ». Les médias ont abondamment montré des vues des bombardements de Barcelone et de Guernica tout en soulignant les effets de la « guerre des gaz » pratiquée sur les Ethiopiens par la Regia Aeronautica italienne, en 1935-1936. Une Ligue de Protection Aérienne Passive (L.P.A.) a été constituée dès février 1934 mais les volontaires ne s’y sont jamais bousculés.  En juin 1939, la « Ligue » est devenue le « Commissariat Territorial à la Protection Aérienne ». Si les sirènes d’alerte sont en nombre suffisant dans le Royaume, et si l’occultation des lumières peut s’organiser, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le pays connait toujours un grand déficit en abris collectifs et la préservation du patrimoine historique et économique reste embryonnaire. Le Commissariat à la Protection Aérienne manque par ailleurs de cadres.         

Le feu du ciel

Le 10 mai 1940, ces esquisses d’organisation vont pâtir de leur amateurisme. Hommes et matériel vont proprement s’évaporer sous les bombes de la Luftwaffe. Celle-ci frappe vite et fort. La capitale belge est attaquée dès 5 h 15 du matin. Sont visés l’aérodrome militaire d’Evere et la gare de formation de Schaerbeek. Mais Heinkels, Dorniers et Stukas préfèrent concentrer leurs coups sur les « champs d’aviation » de Bierset, Brustem, Gossoncourt, Diest, Gosselies, Nivelles, Wevelgem et Le Zoute, détruisant au sol, dès les premières heures de la guerre, le meilleur de l’aviation de chasse belge. Simultanément, sur le canal Albert, les Stukas s’en prennent aux positions de l’armée, clouant sur place les fragiles tentatives de contre-attaque pour dégager le fort d’Eben-Emal ou les ponts sur le canal déjà tombés entre les mains ennemies.

Ce n’est qu’à partir du 12 mai que la Luftwaffe commence vraiment à marteler les zones de concentration et à s’en prendre aux nœuds de communication routiers et ferroviaires, quitte à anéantir les immeubles qui les entourent. La place forte de Namur ainsi que l’Entre-Sambre-et-Meuse (dont Philippeville et Beaumont) sont régulièrement la cible de l’aviation allemande. Le 14 mai, peu après 13 heures, c’est au tour de Nivelles – un carrefour important – d’être ravagé à coups de bombes incendiaires. Le centre de la localité flambe,  l’hôtel de ville et la grande tour gothique de la collégiale sont détruits. Tandis que les opérations de harcèlement s’intensifient sur les forces franco-britanniques en retraite, Mons (11-14-16 mai) puis Tournai (16-17 mai) sont la cible des stukas. A Mons, les archives sont détruites. A Tournai, c’est tout le centre historique, avec l’hôtel de ville et les principales églises, qui est touché. La cathédrale elle-même, un moment menacée, est sauvée in-extremis. Mais pas moins de 146 Tournaisiens perdent la vie.

Les environs de Courtrai sont touchés par les contrecoups de la guerre aérienne lors de la « bataille de la Lys » (23-27 mai). Ostende, pourtant éloignée de la bataille terrestre, va souffrir de sa position stratégique conjoncturelle - un port, relais privilégié avec la Grande-Bretagne. La ville est régulièrement la cible de la Luftwaffe du 15 au 20 mai, avant de subir deux raids massifs, un le 21 mai et un autre du 27 au 28 mai, veille de la capitulation de l’armée belge. Avec sa chute suivie de près par la reddition de la « poche des Flandres », la Belgique occupée connaît une nouvelle phase de la guerre aérienne, marquée par des incursions régulières, mais souvent de faible ampleur, de la Royal Air Force : des opérations de harcèlement, visant plutôt les ports (Ostende, Anvers en octobre ’41) et les bases de la Luftwaffe.

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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : Tournai, mai 1940
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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : Mons, mai 1940

Reprise des bombardements

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Institution : CegeSoma
Collection :
Légende d'origine : Malmedy, après l'offensive des Ardennes

A partir de 1942-1943, la Royal Air Force recevra le puissant renfort de l’United States Air Force, mais le modus operandi allié ne varie guère. La Belgique n’est pas un objectif premier, sauf exceptions. C’est le cas du bombardement du 5 avril 1943. Ce jour-là,  l’U.S.A.F. opère une sortie majeure sur la région anversoise – et plus particulièrement sur la cité de Mortsel - , visant les « Erla Werke » travaillant pour la Luftwaffe. L’entreprise d’armement est sévèrement touchée, certes, mais c’est surtout le bilan humain qui marque les esprits :  936 victimes dont 209 écoliers. C’est le bombardement le plus meurtrier de l’occupation. A chaque fois, la presse collaborationniste fait ses choux gras de ces « dégâts collatéraux ». Le 7 septembre de la même année, les B-17 américains s’en prennent aux infrastructures ferroviaires de Schaerbeek et d’Etterbeek. A nouveau, des bombes égarées s’abattent ici et là sur des espaces densément bâtis, et on déplore au moins 327 victimes civiles.

Un air de printemps chargé de poudre

C’est à l’approche du printemps 1944 que le commandement suprême interallié élabore une stratégie globale dans le cadre du « Transportation Plan », préalable au débarquement de Normandie. Il s’agit en fait de cibler systématiquement les frappes sur le réseau ferroviaire contrôlé par la Wehrmacht entre Loire et Rhin, dans le but de rendre inutilisables, ou à peu près, les lignes de communication susceptibles d’amener rapidement vers les lieux du Débarquement renforts et matériels lourds. Se retrouvent alors en ligne de mire, par ordre dégressif, les gares de formation, les ponts ferroviaires, les ateliers de réparation du matériel roulant. En Wallonie, de tels objectifs se situent dans le Hainaut, la grande banlieue de Namur (Ronet) et de Liège (Angleur/Kinkempois).     

En Flandre sont particulièrement visés les gares de formation et dépôts de Courtrai, Malines, Louvain et Gand. Et, bien entendu, dans l'agglomération bruxelloise, Schaerbeek et Etterbeek.

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Institution : CegeSoma
Collection : Sipho
Légende d'origine : Le bombardement de Gand dans la nuit du 10/5 au 11/5/1944. [13/5/1944] [Sipho]

L'impact meurtrier du "carpet-bombing"

Le 4 mars 1944, la petite commune industrielle de Ransart est la première à subir les conséquences de la nouvelle stratégie alliée, avec un « bombardement par zones » (carpet-bombing) à la clef. D’autres entités urbaines suivront au cours des deux ou trois mois suivants. A chaque fois, on déplore de nombreuses victimes et d’importants dégâts. A Schaerbeek, le 8 mai 1944, il y a 473 tués et 634 blessés graves. Mais les centres industriels du Hainaut (Saint-Ghislain, La Louvière, Mons, les deux Haine, Jumet, …J) ainsi que Courtrai, Malines, Hasselt, Gand … n’en sont pas moins frappés par ces « tirs amis ». Les pertes matérielles et humaines sont si élevées qu’en mai 1944, dans la foulée des évêques français, le cardinal Van Roey croira devoir dénoncer, dans une « lettre pastorale » destinée aux responsables politiques alliés, les ruines et les morts provoquées par cette succession de raids.                                                                                            

La reprise des bombardements en août 1944

A l’approche du Débarquement, les bombardements s’estompent quelque peu sur la Belgique pour se concentrer sur l’Ouest français. Juillet est plutôt calme, la bataille faisant rage en Normandie. Un dernier bombardement allié s’abat sur Bruxelles le 3 août. Ce n’est qu’un répit. Les attaques anglo-américaines vont reprendre à partir du 18 août. Le contexte est différent : il s’agit cette fois de contrarier au mieux la retraite allemande, qui a commencé en France. Sont visés les ponts ferroviaires sur la Meuse, de Givet à Maastricht, et en particulier le pont du Luxembourg à Namur, déjà pilonné, jamais abattu.    

Jusque-là, Namur a été touchée – et notamment les 1er, 8 et 12 mai ’44 – mais sans provoquer vraiment un bain de sang spectaculaire. Or, le 18 août, les bombes U.S. vont faire très fort en dirigeant leurs coups sur le pont du Luxembourg. L’ouvrage d’art est ébranlé sans être abattu. C’est le cœur de la cité mosane qui est frappé, entraînant la mort de 300 habitants et l’anéantissement de plusieurs centaines de maisons.

Les V1 et V2 frappent sur Liège et Anvers

La Libération semble dans un premier temps devoir mettre un terme définitif aux affres de la guerre aérienne. Illusions. Si la Luftwaffe n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été en 1940-1941, l’Allemagne ne renonce pas. Pire : elle parvient à diriger sur la Belgique le tir de ses armes secrètes, les missiles du type V1 et V2. La région liégeoise est la première touchée. Trois semaines après la Libération, du 26  septembre au 3 octobre, elle subit 17 tirs de V2 puis, ensuite, une vague de tirs de V1 du 4 au 12 octobre provoquant la mort de quelques dizaines de personnes. Les choses sérieuses reprennent le 16 décembre 1944, avec le départ de l’ « Offensive des Ardennes », même si plusieurs rampes de lancement de V1 avaient déjà été activées dès le 4 novembre contre la « Cité ardente », centre d’approvisionnement de la 1ère Armée U.S. Au total, quelque 1592 V1 et 27 V2  tomberont sur l’arrondissement de Liège, y causant le décès de 1649 habitants et endommageant peu ou prou un immeuble sur deux dans le centre-ville. Mais Anvers souffre bien plus encore. Les Allemands savent l’importance capitale du port pour ravitailler les alliés. Anvers n’est pas épargnée. Le 13 octobre, vers 10 heures, les premières bombes « V », tirées à partir des Pays-Bas, s’abattent sur la ville. Le prix payé par la Métropole est le plus lourd : 4229 victimes et près de 7000 blessés. Mais les conséquences de ce pilonnage auraient pu être plus dramatiques encore… En effet, à partir d’octobre 1944, un poste de commandement de lutte anti-aérienne secret « Antwerp X » est mis en place par les Alliés. Il a fonctionné durant 175 jours et a tiré plus 530.000 obus. Le taux de réussite du dispositif contre les V1 – les V2, bien plus rapides, ne peuvent pas être interceptés – est impressionnant : de 62 % fin novembre 1944, il atteint 85 % en mars 1945. On retiendra pourtant particulièrement les dégâts causés par la chute d’un V2 au croisement de la Keyserlei et de la Frankrijklei (128 civils et 29 militaires tués) le 27 novembre ’44, ainsi que celle d’un autre missile de ce type percutant de plein fouet, le 16 décembre, le cinéma Rex : 567 tués (271 civils, 296 militaires). Au total, 6448 Belges auront été victimes des « armes V », ainsi que 882 soldats alliés…

 

Derniers feux lors de la Bataille des Ardennes

Mais ce n’est pas tout. On va assister à un retour en force de l’aviation anglo-américaine lors de l’ « Offensive von Rundstedt ». Une aviation alliée pratiquant  largement le « carpet-bombing » pour pulvériser les petites cités ardennaises ayant le malheur de se situer sur un nœud d’axes routiers, et ce afin de ralentir la poussée ennemie. Cette tactique, préfigurant les guerres aériennes de l’avenir ( Corée, Viet-nam, Irak, …), s’avérera performante, au prix de la destruction totale, ou quasi-totale, de Houffalize (197 victimes civiles pour 1300 habitants), La Roche-en-Ardenne (117 morts et ville détruite à 90% ), Saint-Vith (250 morts et ville détruite à 98 % ). Le sommet de l’absurde de la guerre est sans doute atteint à Malmedy. La cité de la Warche est bombardée à trois reprises par l’U.S.A.F. (23, 24 et 25 décembre) en dépit du bon sens : elle n’a jamais été réoccupée par les Allemands, et les soldats U.S. s’y sont maintenus sans jamais voir paraître le moindre ennemi. N’empêche. Plus de la moitié de la villette sera rasée, 202 habitants sont tués … ainsi qu’une centaine de G.I’s . Les troupes américaines parlaient à ce propos de « the American Luftwaffe »…

Bibliographie

La Belgique sous les bombes, Bruxelles, 1945.

Alain COLIGNON, Des ruines et du sang, dans Jours de Guerre n°5 de 1990, pp 37-54.

Ghislain LHOIR, Le Hainaut sous les bombes, Mons – 1985.

Koen PALINCKX, Antwerpen onder de V-bommen, Antwerpen : Pandora, [2004]

Jean-Louis ROBA, Roland CHARLIER, Cynrik DE DECKER, Jean LEOTARD, La guerre aérienne dans la Région de Charleroi 1940-1945, Erpe, De Krijger, 2004.

Frank SEBERECHTS, Vechten voor de Vrede. Antwerpen 1944-1945, Antwerpen, Polis, 2019.

Peter SERRIEN, Tranen over Mortsel : de laatste getuigen over het zwaarste bombardement ooit in België, Antwerpen : Standaard Boekhandel, 2008.

François Bovesse, Namur et les années sombres (1936-1945), Bruxelles, Crédit communal de Belgique, 1990.

Voir aussi

75012 Articles Libération Colignon Alain
dApot-explosA.jpg Articles Bombardement du dépôt des archives de l’État à Liège le 24 décembre 1944 Wilkin Bernard