Le 22 septembre 1941, un convoi de détenus essentiellement belges part à destination du camp de concentration de Neuengamme. Il emmène 256 personnes provenant du camp de concentration de Breendonk (107) et de la citadelle de Huy (149). Il n'est certes pas le premier à partir du territoire belge mais il est le premier à emmener des déportés en provenance de Belgique. C'est en effet depuis la citadelle de Huy qu'ont été déportés les mineurs grévistes arrêtés dans le Nord de la France en mai - juin 1941, emmenés, eux, en juillet 1941 au camp de concentration de Sachsenhausen. Au total, quelque 3 650 détenus venant de Belgique transiteront par le camp de Neuengamme.
Neuengamme, un camp autonome en juin 1940
Légende d'origine : Le camp de concentration de Neuengamme et ses camps extérieurs
À l’origine, le camp de concentration de Neuengamme est un camp satellite de Sachsenhausen. En septembre 1938, la SS a acquis une briqueterie désaffectée et un terrain de 500.000 m2, non loin de Hambourg. Les premiers déportés arrivent à Neuengamme en décembre 1938. Après la visite d’Himmler en janvier 1940, le camp est agrandi et le nombre de détenus augmente. En juin 1940, le camp devient un camp autonome. Six mois plus tard, il compte un peu moins de 3 000 détenus. A partir de 1941, Polonais et Soviétiques constituent environ la moitié du contingent ; leur nombre ira croissant au fil du conflit. Le complexe concentrationnaire de Neuengamme regroupe près de 90 % de détenus non-allemands. L’ensemble comptera au maximum, fin 1944, environ 49 000 déportés – approximativement 12 000 dans le camp principal et 37 000 dans les nombreux camps satellites. Au total, près de 100 000 détenus ont transité par le complexe de Neuengamme : 87 000 hommes et 13 000 femmes.
Les suites de l'opération Sonnenwende
Avant même l’invasion de l’Union soviétique, l’occupant entreprend, début 1941, la collecte de données sur les militants communistes vivant en Belgique. Des informations sont réunies sur quelque 1 800 personnes. Le 22 juin, le jour même de l’invasion, une vaste rafle est déclenchée. Si elle touche principalement des communistes, elle se traduit également par l’arrestation de militants socialistes de gauche, de trotskystes ainsi que de ressortissants soviétiques, un pays désormais ennemi de l’Allemagne. Les communistes sont en effet désormais considérés comme « des personnes jugées dangereuses pour la sécurité du Reich ». Le nombre exact de personnes arrêtées les 22 et 23 juin demeure inconnu mais il s’élève à plusieurs centaines. Ils sont incarcérés soit dans le camp de concentration de Breendonk, où les premiers détenus sont arrivés le 20 septembre 1940, soit à la citadelle de Huy ouverte depuis l’automne 1940. Mais fin août 1941, le chef de la Gestapo, Henrich Müller, donne pour instruction secrète d’envoyer « les communistes et toute la racaille du même genre […] dans un camp de concentration ». De manière générale, cette évolution s’inscrit dans un durcissement de la répression allemande elle-même liée au développement de la résistance.
Le premier transport de détenus en provenance de Belgique
Collection : RTBF
Légende d'origine : Julien Lahaut, s.d.
Légende d'origine : René Delbrouck, s.d.
Le 22 septembre 1941, 256 détenus sont donc emmenés à Neuengamme. Il s’agit du tout premier transport collectif de détenus provenant de Belgique. Jusqu’alors, les déportés emmenés en Allemagne avaient fait l’objet de condamnations et se retrouvaient incarcérés dans des prisons et autres lieux disciplinaires. Le 24 septembre, le convoi arrive au camp de concentration, les détenus ignorant pour la plupart où ils ont été emmenés. L’immense majorité d’entre eux ont été arrêtés dans le cadre de l’opération Sonnenwende et donc sur base d’activités politiques remontant à l’avant-guerre, qu’il s’agisse de membres de l’appareil communiste, de mandataires, de personnes actives lors de la guerre civile espagnole ou arrêtées comme suspects en mai 1940. Certains sont néanmoins déjà engagés dans la Résistance. Un important contingent provient de la région liégeoise (près de nonante personnes), mais aussi de Bruxelles (une cinquantaine de personnes) et du Borinage. Le convoi compte également sept étrangers, des Juifs communistes de nationalité tchèque ou polonaise. Parmi les Flamands, les Gantois sont les plus nombreux. Outre l’opération Sonnenwende, les arrestations ont également eu lieu suite aux manifestations patriotiques du 21 juillet 1941 à Bruxelles (18 personnes) et à une marche contre la faim à Gand le 31 juillet. Certains, enfin, ont été arrêtés lors d’une rafle plus tardive, à Malines, le 27 août, qui a essentiellement touché des militants communistes résistants. Tous sont des hommes, majoritairement des ouvriers et des employés. On compte également des artisans ainsi que des représentants de professions libérales.
Parmi les détenus connus figurent le communiste Julien Lahaut, le socialiste René Delbrouck, mort d’épuisement, le 20 juin 1942 ; le résistant Pierre De Tollenaere, exécuté par pendaison pour sabotage, le 10 décembre 1944 ; ou encore le trotskyste Léon Lesoil, mort du typhus, le 3 mai 1942. Chose exceptionnelle, neuf détenus seront libérés entre décembre 1941 et juin 1942, soit car ils ont été arrêtés par erreur, soit pour raisons médicales, soit car un membre de leur famille est engagé dans la collaboration.
Un taux de mortalité important
Les conditions de détention sont extrêmement dures. Rien que durant l’hiver 1941–1942, trente-cinq déportés arrivés par ce premier convoi décèdent. Au total, le taux de mortalité est plus élevé parmi ceux qui sont restés à Neuengamme que parmi ceux qui ont été emmenés dans d’autres camps. Cinquante et un déportés du 22 septembre 1941 sont encore en vie à la fin de la guerre – soit 20 % seulement du convoi. Au total, 3 650 détenus belges – dont quelque 150 femmes – ont été déportés à Neuengamme : quatre grands transports et six autres transports. Le dernier convoi de déportés belges à arriver à Neuengamme a quitté la prison de Saint-Gilles le 31 août 1944. Il emmène notamment les 71 otages de Meensel-Kiezegem ; seuls 8 en reviendront. Il arrive à Neuengamme dans la nuit du 2 au 3 septembre 1944. Enfin, le célèbre train fantôme du 2 septembre 1944 avait lui aussi pour destination Neuengamme. Mais il n’y arrivera jamais grâce à l’action de cheminots belges. En avril 1945, les SS entreprennent l’évacuation du camp. Près de 10000 déportés sont dirigés vers Lübeck et embarqués dans quatre bateaux dont le fameux Cap Arcona, un ancien paquebot de luxe. Ils sont détenus dans les cales dans d’effroyables conditions.
Légende d'origine : André Mandrycxs, s.d.
Le 3 mai 1945, après avoir été eux-mêmes l’objet de tirs, des avions britanniques bombardent les navires. Le nombre exact de victimes est inconnu. Selon les sources, il est fait état de 6000 à 8000 victimes qui périssent dans les flammes, se noient ou sont abattus en parvenant sur la grève. Seuls 450 d’entre eux (dont deux Belges) survivent.
Parmi les victimes figurent des Belges dont le poète René Blieck ou encore le militant communiste gantois André Mandrycxs, tous deux déportés le 22 septembre 1941. Le 4 mai 1945, des troupes britanniques atteignent Neuengamme mais n’y trouve plus aucun déporté.
Le registre mortuaire du camp fait mention de 1 571 décès de déportés venant de Belgique mais au vu de la destruction de nombreuses archives, ce nombre est probablement sous-évalué. Selon l’Amicale du camp de Neuengamme, fondée à l’automne 1945, il s’agirait plutôt de quelque 2 000 victimes.
Bibliographie
José Gotovitch, "Histoire de la déportation : le convoi du 22 septembre 1941" in Cahiers d'histoire de la deuxième guerre mondiale/Bijdragen tot de geschiedenis van de tweede wereldoorlog, 1967, 1, pp. 95-126.
Dimitri Roden, Ondankbaar België. De Duitse repressie in de Tweede Wereldoorlog, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2018.
Wouters Nico, Le rail belge sous l'occupation. La SNCB face à son passé de guerre : entre collaboration et résistance, Bruxelles, 2024.
KZ-Gedenkstätte NEuengamme Neuengamme





