« Gegen Hitler kämpfen heisst für Deutschland kämpfen ! » (« Combattre Hitler, c’est combattre pour l’Allemagne ! ») : c’est par ces mots que se termine le dernier numéro du journal clandestin Die Wahrheit, paru en août 1944. Le fait qu’un journal clandestin belge ait été publié en allemand sous le titre Die Wahrheit (« La Vérité ») est en soi un élément remarquable et soulève des questions tant sur le public visé que sur les motivations de ce choix linguistique. La majeure partie de la presse clandestine en Belgique s’adresse naturellement à la population belge. Un nombre limité de journaux a toutefois choisi un autre public : les soldats de la Wehrmacht stationnés en Belgique. Outre Die Wahrheit, Das Freie Wort, Le Franc-tireur et Freies Österreich s’adressent également à ce public. Bien que ces publications soient largement minoritaires parmi les journaux clandestins, elles offrent néanmoins un éclairage intéressant sur la manière dont des groupes résistants se positionnent en Belgique face à l’occupant allemand et cherchent à atteindre et à toucher ses soldats.
Légende d'origine : Das freie Wort, décembre 1942
Légende d'origine : Freies Österreich, 1944
Légende d'origine : Franc tireur, décembre 1942
Structure et fonctionnement
Les premiers numéros de Die Wahrheit paraissent en août 1942. Jusqu’à la publication du dernier numéro, en août 1944, dix-huit numéros paraissent, quatorze ont été retrouvés. Le journal émane initialement du Travail allemand (TA), une organisation née dans les derniers temps de la victoire allemande sur le front occidental et active en Belgique et en France. Le TA en Belgique est composé de communistes allemands et autrichiens qui avaient fui leur pays avant la guerre ou qui, pendant celle-ci, avaient rejoint l’organisation alors qu’ils étaient soldats.
Ce sont de jeunes militant.e.s du TA qui assurent la distribution des quelque 1 000 exemplaires du journal. De jeunes femmes sont également actives au sein de l’organisation. Leur tâche consiste à établir des contacts avec des soldats allemands et à sonder leur opinion sur le régime nazi et la guerre. Lorsque ces soldats manifestent un intérêt pour rejoindre l’organisation, ils sont orientés vers un militant actif. Après la création, en Belgique, du Nationalkomitee Freies Deutschland (Comité national pour une Allemagne libre, NKFD), à l’été 1943, Die Wahrheit devient l’organe de ce mouvement de résistance. Les activités de cette organisation s’inscrivent largement dans la continuité de celles du TA. Le NKFD fait lui aussi appel à des intermédiaires pour entrer en contact avec les soldats de la Wehrmacht.
Droits d'auteur : Droits réservés
Légende d'origine : Régine Krochmal, une résistante autrichienne en exil en Belgique engagée dans le "Travail allemand", s.d.
Du « Das Front » au « Die Heimat »
Légende d'origine : Die Wahrheit, septembre 1943
Au cours des deux années d’existence de leur journal, les auteurs de Die Wahrheit abordent différents sujets. Certaines rubriques reviennent toutefois avec une certaine régularité. Ainsi, la première page est généralement consacrée aux dernières nouvelles de la guerre. La rédaction du journal appartenant à une organisation de résistance communiste, ces informations mettent fortement l’accent sur le front de l’Est. Les nouvelles de ce front sont en effet beaucoup plus fréquentes que celles du front de l’Ouest. De plus, les auteurs n’emploient pas les mêmes superlatifs pour décrire les victoires alliées à l’Ouest que pour évoquer les succès de l’Armée rouge à l’Est.
Une autre rubrique régulièrement présente est intitulée Soldaten schreiben uns (« Des soldats nous écrivent »). Elle rassemble des lettres et des témoignages de soldats allemands se trouvant au front ou ailleurs dans l’Europe occupée. Ces contributions mettent principalement en lumière les privations auxquelles les soldats sont confrontés, notamment les difficultés d’approvisionnement alimentaire, et les opposent à la situation privilégiée des officiers. Elles dénoncent ainsi, entre autres, le train de vie prétendument luxueux de ces derniers et leur utilisation dispendieuse du carburant, alors que les simples soldats doivent respecter des restrictions strictes.
Outre les nouvelles du front, qui occupent souvent toute la première page, et les lettres de soldats, publiées sur l’une des deux pages suivantes, chaque numéro de Die Wahrheit comporte également une rubrique intitulée Blick in die Heimat (« Regard sur le pays natal »). Celle-ci figure elle aussi en deuxième ou troisième page et traite principalement des conditions de vie misérables de la population allemande. À l’automne 1942, on peut ainsi lire dans l’un des numéros qu’un homme et une femme ont été condamnés à mort pour trafic de denrées alimentaires et que des ouvriers doivent comparaître devant la justice pour avoir réclamé de meilleures conditions de travail. Toutes ces mauvaises nouvelles, provenant tant de l’arrière que du front, visent à démoraliser les lecteurs et à attribuer la responsabilité de toutes ces souffrances à Hitler et au régime nazi.
La quatrième et dernière page est systématiquement réservée aux soldats autrichiens de la Wehrmacht. Ceux-ci combattent dans une guerre qu’ils n’ont nécessairement pas voulue et qui leur a été imposée par Hitler. En août 1942, le journal écrit : « Österreichische Soldaten ! Dieser Krieg ist nicht Euer Krieg, sondern ein Krieg gegen Euch, gegen Eure Freiheit und Unabhängigkeit. » (« Soldats autrichiens ! Cette guerre n’est pas votre guerre, mais une guerre menée contre vous, contre votre liberté et votre indépendance. ») De telles phrases abondent dans la dernière page de Die Wahrheit.
Discours
La rhétorique communiste constitue l’une des caractéristiques de Die Wahrheit. Dans de nombreux numéros, le journal s’intéresse au travail pénible que doivent accomplir les ouvriers dans différentes régions d’Europe et aux grèves qu’ils organisent pour protester contre leurs conditions de travail. Il y est affirmé par ailleurs que la guerre ne se poursuit que parce qu’elle profite aux ploutocrates allemands et s’adresse systématiquement à ses lecteurs en les appelant « camarades ».
Outre cette rhétorique communiste affirmée, d’autres caractéristiques discursives retiennent l’attention. Ainsi, l’emploi de la première personne du pluriel qui crée une distinction nette entre « nous » et « eux ». À partir des analyses développées dans l’ouvrage d’Alix Heiniger, Exil, Résistance, Héritage. Les Militants Allemands Antinazis pendant la Guerre et en RDA, on peut supposer que les textes ont été rédigés par un soldat de la Wehrmacht.
Un dernier élément du discours de Die Wahrheit qu’il est impossible d’ignorer est sa dimension performative, présente dans chaque numéro du journal. Les ouvriers sont appelés à faire grève ou à saboter leurs machines, tandis que les soldats sont exhortés à rejoindre la Résistance, à libérer des prisonniers, voire à déposer les armes et à déserter.
Légende d'origine : Die Wahrheit, avril 1944
Bibliographie
José Gotovitch, Guide de la presse clandestine de Belgique, Bruxelles, Centre de recherches et d’études historiques de la Seconde Guerre mondiale, 1991.
Alix Heiniger, Exil, résistance, héritage. Les militants allemands antinazis pendant la guerre et en RDA, Neuchâtel, Éditions Alphil-Presses universitaires suisses, 2015.
En ligne :
Die Wahrheit | The Belgian War Press
Das Freie Wort | The Belgian War Press
Le Franc-tireur. Circulaire aux membres de la Wehrmacht | The Belgian War Press
Freies Osterreich. Organ der Osterreichichen Freiheitsfront in Belgien | The Belgian War Press





