Belgique en guerre / Articles

Front de l'Indépendance (Le)

Thème - Résistance

Auteur : Maerten Fabrice (Institution : CegeSoma)

Né à l’aube de l’année 1942, le Front de l’indépendance rassemble plusieurs dizaines de milliers de membres en 1943 et 1944, ce qui en fait le mouvement de résistance le plus étoffé pendant la majeure partie de l’Occupation. Mais à la Libération, le mouvement apparaît comme un colosse aux pieds d’argile.

Le mythe de la fondation, un lent démarrage

Le Front de l’indépendance (FI) n’a pas été fondé le 15 mars 1941, comme l’a écrit après-guerre son principal dirigeant, le journaliste Fernand Demany. En réalité, sa création s’effectue en plusieurs étapes. En mai 1941, le Parti communiste de Belgique publie un « Manifeste aux Peuples de Flandre et de Wallonie pour l’indépendance du pays ». L’attaque de l’URSS par l’Allemagne nazie le 22 juin 1941 permet aux communistes de trouver des interlocuteurs. La nouvelle structure en construction prend d’abord la forme d’un Front wallon pour la libération du pays, lancé officiellement dans le premier numéro du journal clandestin liégeois La Meuse paru en octobre 1941. Le Front wallon, qui unit des communistes, des militants wallons, des intellectuels antifascistes et des « anglophiles », sert de modèle au FI qui prend naissance dans certaines régions à la fin de l’automne 1941 ou au début de l’hiver 1941-1942. Mais il faut attendre mars 1942 pour que l’organisation s’organise dans l’ensemble du pays et impose partout l’appellation « Front de l’indépendance », appuyant le caractère national du combat.

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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : La Meuse, oct. 1941

Un échec et une grande réussite

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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : Tract FI, s.d.

L’objectif initial des communistes, qui sont à l’origine du FI et le dirigent pendant toute la guerre, est de créer par ce biais une coupole qui rassemble l’ensemble des groupements existants pour mieux coordonner l’action contre l’occupant et mieux contribuer à le chasser du pays. Mais cette volonté se heurte à la méfiance du Parti socialiste clandestin et des groupements de droite, qui refusent d’intégrer une organisation mise sur pied par des communistes. Dès lors, en dehors des cercles liés au PCB ou proches de ce dernier et de noyaux de libres penseurs issus souvent de la famille libérale, les adhésions s’effectuent de manière individuelle. Au départ, en 1942, le discours volontariste du FI transmis par de petits journaux clandestins et lors de campagnes de tracts, de chaulage et d’affichage ne séduit guère en dehors du milieu d’origine du mouvement. L’évolution de la situation internationale et surtout la mise en place du travail obligatoire en Allemagne à partir d’octobre 1942 changent la donne. En particulier, l’implication du FI dans la lutte contre la déportation par la création de comités d’aide aux réfractaires au travail obligatoire à partir du printemps 1943 lui permet de s’étendre peu à peu dans de larges couches de la population. 

Un mouvement populaire essentiellement non armé





Si le FI prône l’action directe contre l’occupant et a pour objectif final le soulèvement national, il se manifeste surtout comme un mouvement de propagande et de résistance humanitaire. Ainsi, en 1943 et 1944, des milliers de membres sont mobilisés pour rédiger, confectionner et/ou distribuer les quelque 150 feuilles clandestines en rapport direct ou indirect avec le FI. Ils sont également chargés de répandre des tracts et de pavoiser les villes et villages aux couleurs du drapeau national lors de dates symboliques. En outre, l’organisation vient en aide non seulement aux réfractaires, mais aussi aux familles des prisonniers politiques via Solidarité du FI, aux Juifs pourchassés par le biais du Comité de défense des Juifs, aux résistants dans la clandestinité, aux prisonniers français, russes et polonais évadés. Par ailleurs, elle soutient le combat patriotique et social dans les entreprises, via les Comités de lutte syndicale (CLS) qui diffusent des mots d’ordre par le biais d’une centaine de journaux clandestins et de très nombreux tracts, provoquent des arrêts de travail et sabotent la production destinée à l’Allemagne.

L’action directe est menée pendant la majeure partie de l’Occupation par les Partisans (belges), qui tout en étant affiliés au FI, agissent de manière quasi indépendante du mouvement en tant que bras armé du Parti communiste. Pour œuvrer à la libération du pays, les dirigeants communistes à la tête du FI créent au printemps 1944 les Milices patriotiques (MP), censées rassembler la masse des réfractaires et les autres éléments de la population désireux d’en découdre avec l’occupant. Mais l’opération n’aboutit pas aux résultats escomptés : de nombreux réfractaires refusent de se jeter dans la mêlée ; ensuite, des mouvements comme l’Armée secrète disposent de meilleurs atouts en termes de matériel et d’encadrement. En définitive, la plupart des membres des MP sont des personnes ayant œuvré précédemment dans les formes d’activité non violentes du FI. Le manque de moyens et d’hommes, les consignes de prudence de Londres et la libération rapide du pays limitent d’ailleurs l'implication des MP dans le combat armé et privent le Parti communiste d'un argument de poids à l’heure de la reprise en mains du pays par les autorités belges.

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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : Tract FI, s.d.
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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : Front n°1, oct. 1943.

Une vaine instrumentalisation

En janvier 1944, le FI rend public un plan dans lequel les Comités de libération formés à son initiative assumeraient certains pouvoirs en termes de maintien de l’ordre dans le cadre d’un soulèvement national appuyé par une grève générale insurrectionnelle. Mais l’hostilité du gouvernement belge de Londres qui contraint le FI à abandonner ce projet et le peu d’impact du FI sur la libération du pays ne permettent pas à l’organisation frontiste de jouer un rôle politique important en septembre 1944. Néanmoins, pour manifester sa reconnaissance vis-vis-vis du mouvement, le gouvernement d’Hubert Pierlot, de retour au pays à la Libération, intègre Fernand Demany dans son équipe. Et le Parti communiste, qui est toujours aux commandes du FI, espère lui faire remplir le rôle de pilier qu’il n’a jamais pu construire dans la société. L’échec de l’instrumentalisation du FI lors de la tentative du Parti pour faire tomber le gouvernement en novembre 1944 montre à quel point il s’est lourdement trompé. La plupart des adhérents au FI ont rejoint le mouvement pour aider à chasser l’occupant du pays sans aucune arrière-pensée idéologique. Ils se détournent donc de l’organisation lorsque celle-ci appuie des revendications politiques. Dès lors, ils la confinent très rapidement à un rôle marginal dans la société d’après-guerre. Seuls les CLS, devenus Syndicats uniques, pèsent alors d’un certain poids dans le paysage sociétal belge. Mais cette base syndicale communiste se dissoudra rapidement dans la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB), créée en avril 1945 et dominée par les socialistes.

Bibliographie

Hemmerijckx, Rik, Van Verzet tot koude oorlog, 1940-1949: machtsstrijd om het ABVV, Gent, VUBPress/Amsab, 2003.

Gotovitch, José, Du rouge au tricolore : Les communistes belges de 1939 à 1944 : Un aspect de l'histoire de la Résistance en Belgique, Bruxelles, CARCOB, 2018.

Maerten, Fabrice, « Le Front de l’indépendance ou la Résistance comme instrument du Parti communiste dans le Hainaut en 1940-1944. Entre réalité belge et rêve soviétique », in : Annales du Cercle d’histoire et d’archéologie de Saint-Ghislain et de la région, t.11, 2008, p. 437-518.

 

Voir aussi

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27948.jpg Articles Résistance Maerten Fabrice
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