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V1 et V2 : les armes de la dernière chance… pour la propagande nazie

Auteur : Colignon Alain (Institution : CegeSoma)

Dès le début de la guerre, les Alliés s’attendaient à l’apparition possible d’ « armes secrètes allemandes », à l’instar de ce que le Reich avait réalisé une génération plus tôt, lors de la « Grande Guerre », avec l’entrée en action des gaz de combat et, dans une moindre mesure, du lance-flamme.

Or, hormis l’usage de certaines mines à dépression et de la « charge creuse »,  la Wehrmacht  s’est longtemps contentée de développer un armement classique, souvent (mais pas toujours) de qualité et s’inscrivant plutôt dans le développement d’armes antérieures ayant déjà prouvé leur efficacité, de la mitrailleuse au fusil-mitrailleur et aux chars de combat. La nouveauté, à son niveau, avait au départ résidé beaucoup plus dans certaines options tactiques , développant le recours à des attaques-surprises par troupes aéro-transportées ou l’usage, sur le terrain du « couple » char de combat/aviation d’appui afin de disloquer les fronts continus et paralyser les contre-manœuvres ennemies. En 1943, ces dispositions incontestablement novatrices avaient fait long feu, l’armée allemande commençait à reculer sous le poids de la coalition adverse et la défaite s’inscrivait sur le terrain.

C’est à partir de ce moment que la propagande nazie,  a commencé à réactiver l’idée d’ « armes nouvelles ». Leur technologie avancée et leurs capacités de destruction éminentes devait permettre de contrebalancer les forces alliées jusqu’à arracher au dernier quart d’heure la « victoire finale ». Pourtant, les mois passaient, et rien ne venait. Les services de renseignements anglo-américains avaient bien perçu que certains types de missiles balistiques étaient à la veille d’être déployés mais des bombardements préventifs bien ciblés, en Allemagne (Peenemünde) et sur les côtes de la Manche, avait retardé assez leur entrée en action pour les empêcher de contrarier un tant soit peu le Débarquement de Normandie. Au soir du 6 juin 1944, celui-ci avait réussi. Et nulle « arme nouvelle » n’avait été déployée pour clouer sur place les armées anglo-américaines. Les stratèges alliés crurent pouvoir souffler.  

Fiches techniques et mode d’emploi

Mais le 13 juin, le Reich parvenait enfin à activer sa première « arme secrète »  (« Wunderwaffe ») contre la Grande-Bretagne :  le Fieseler Fi-103, un missile de croisière-le premier de l’histoire de l’aéronautique- susceptible de transporter une charge de 850 Kg sur près de 300 Km. L’engin, au fuselage aérodynamique, était équipé d’un pulso-réacteur, aussi simple que bruyant ( les contemporains compareront volontiers le son qu’il émettait à la pétarade d’une moto essoufflée) lui permettant d’atteindre la vitesse honorable de 670 Km/h. Et comme la propagande nazie voyait en lui la première « arme de représailles » (« Vergeltungswaffe ») destinée à venger les bombardements aériens alliés qui dévastaient l’Allemagne, le Fieseler Fi-103 est devenu le « V1 ». Les populations flamandes et wallonnes qui seront bientôt confrontées à ses effets destructeurs la baptiseront  respectivement tantôt de « V-bom » (« la Bombe « V » »), tantôt de « Robot » ( si le V1 se présentait comme  « un avion sans pilote », la population le supposait dirigé par un robot…). Ainsi, à Liège, une maison détruite par une « bombe volante » sera  dite « robotée », même si le responsable de la destruction était un V2 et non un V1. Car le V1  ne faisait qu’annoncer une autre « bombe volante » passablement plus destructrice : l’ Aggregat  A4, mieux connu, la propagande aidant comme la « Vergeltungswaffe 2 », ou « V2 ».  Il s’agissait ici d’un véritable missile balistique de 13 tonnes capable d’emporter une charge d’explosif de plus de 800 Kg à 300 Kms de distance et ce à une vitesse supersonique de plus de 5.700 Km/h en son accélération maximale. Contrairement au V1 qui a nécessité trop souvent, pour son activation, la mise en place d’une rampe de lancement  peu discrète, l’envol du V2  est difficilement repérable, et ses coups, à cette vitesse, sont imparables tandis que le V1 , handicapé par sa vitesse limitée et sa trajectoire fixe à faible altitude, se voit assez facilement « neutralisé » par la D.C.A. ou la chasse ennemie… Pourtant fort dissemblables, ces deux armes possédaient un handicap commun : leur faible degré de précision, et donc le caractère aléatoire de leurs impacts qui en faisaient beaucoup plus des armes psychologiques que stratégiques…

Tel quel, le premier V2 est lancé le 8 septembre 1944 sur Paris à partir de Gouvy (province de Liège), à l’avant-veille de la Libération. S’il inaugurait une nouvelle ère dans la guerre moderne, on aurait pu croire aussi qu’il s’agissait d’un baroud d’honneur avant la chute inéluctable de l’Allemagne  nazie. Erreur. Le Reich s’obstinant dans sa résistance désespérée, ces deux types d’armes auront le temps d’être dirigées assez abondamment vers des objectifs politico-stratégiques majeurs, tant en Grande-Bretagne (Londres) qu’en Belgique (Anvers et Liège) au cours de l’hiver 1944-1945. 

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Institution : United Kingdom Government
Droits d'auteur : Public Domain
Légende d'origine : Fieseler FI 103, 1945
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Institution : CegeSoma
Collection : Sipho
Légende d'origine : "V 1" vor dem Start. Aus guter Deckung wird "V 1" an die Abschussstelle gerollt. Der Start erfolgt durch eine Pressluftanlage. Mit Hilfe eines Fernlenkverfahrens trifft die V 1 das befohlene Ziel. Die gleichbleibende Geschwindigkeit, die von keinem Feindjäger erreicht wirdt, erhält V 1 durch einen Raketenantrieb. Diese erste deutsche Vergeltungswaffe ist eine hervorragende Schöpfung deutscher Luftrüstung.

Des objectifs de choix, mais des résultats mitigés

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : Impact de V2 à Anvers, au carrefour de Frankrijklei, Teniersplaats en De Keyserlei. 27/11/1944 : 128 morts, 196 blessés.
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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : Impact de V2 à Anvers, au carrefour de Frankrijklei, Teniersplaats en De Keyserlei. 27/11/1944 : 128 morts, 196 blessés.
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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : Liège. Coin de la Place du Marché et de la rue des Mineurs (avec vue Eglise St. Antoine).

Les installations portuaires d’Anvers, intactes, constituent naturellement un objectif de choix, puisque c’est par là que serait acheminée une bonne part du ravitaillement des armées alliées, une fois les bouches de l’Escaut dégagées de la présence allemande-et ce sera le cas fin novembre ’44. Si un premier V2 tombe sur Brasschaat le 7 octobre, il faut attendre quelques jours pour que la Métropole soit frappée intra muros. Le 13 octobre,  une « bombe volante » s’abat au coin de la Karel Rogierstraat et de la Schilderstraat, causant 32 morts, 46 blessés et soufflant des dizaines de maisons. Ce n’est qu’une entrée en matière. Bientôt le seul arrondissement d’Anvers enregistrera du 7 octobre 1944 au 30 mars 1945 les impacts de 2.448  V1 et de 1262 V2, Anvers-ville « encaissant » directement pour sa part 628 V1 et 590 V2, entraînant la mort de 2.957 personnes (l’arrondissement en déplore pour sa part 5.574 au total). Le sommet de l’horreur est sans doute atteint le 16 décembre 1944, vers 15 H. 23 : un V2 frappe à ce moment de plein fouet le cinéma Rex, archi-bondé (1.200 spectateurs, civils et militaires confondus, assistaient à la projection d’un Western, « The Plainsman »,  avec Gary Cooper dans le rôle principal…). Il y aura 567 morts, dont 296 soldats, et 289 blessés. Une demi-heure plus tard, une autre « bombe volante » atteint la Twee Netenstraat (à Anvers-Dam), faisant encore 71 morts et 84 blessés… La Protection Aérienne Passive a beau déployer des trésors d’activités, ses moyens s’avèrent chichement mesurés : au lendemain de la Libération, elle ne compte que 797 hommes au lieu des 2.000 prévus. Si ses effectifs augmentent avec le temps, ils ne compteront jamais, au mieux que 1.400 agents, tardivement pourvus de matériel lourd britannique…La défense antiaérienne de la Métropole assurée par les anglo-américains dès octobre ’44, a obtenu de meilleurs résultats avec ses installations-radar et les quelque 500 pièces d’artillerie qui finiront par être déployées dans le cadre de la structure défensive « Antwerp X », sous les ordres des généraux de brigade George Badger puis Clare H. Armstrong. Au prix d’une débauche d’obus (530.000 d’entre eux auraient été tirés…), la D.C.A. alliée parvient à abattre 62% des V1 en novembre et 85% en mars ’45. Mais pour ce faire et préserver de la sorte les installations portuaires, il a fallu déployer 22.000 artilleurs…et « dégraisser » la défense anti-aérienne censée protéger la « Cité ardente »…

Dans l’agglomération liégeoise  sont particulièrement visés le centre d’approvisionnement de la 1ère Armée U.S. situé sur la plaine de manœuvre de Droixhe ainsi que l’énorme dépôt de carburant  de l’ île Monsin, à l’entrée du canal Albert. Liège avait subi les tirs de quelques V2  (17 en tout) du 26 septembre au 3 octobre. Les énormes explosions causées par ces missiles, provoquant par ailleurs la mort de 17 personnes à Herstal, avaient été attribuées au départ par les autorités civiles à des chutes d’obus de gros calibre tirés à partir de l’Allemagne. Les autorités militaires américaines s’étaient bien gardées de les contredire afin de ne pas affoler les populations…Les tirs de V1, cette fois,  vont désormais être systématiques et aller s’accélérant du 20 novembre au 16 décembre, date du départ de l’ Offensive des Ardennes . Au total, 1.591 V1 et 27 V2 martèlent l’arrondissement de Liège, provoquant la mort de 1649 personnes, du 17 septembre 1944 au 16 février 1945 ; l’une d’entre elle, par un coup de chance ( ?),  a réussi à atteindre le 18 décembre ’44 le dépôt de carburant de l’île Monsin, provoquant la combustion d’un million et demi de litres de carburant. La mémoire collective locale retiendra également la chute d’une de ces « bombes volantes », le 24 novembre précédent, sur le 15th US General Hospital établi sur le site du vieil hôpital militaire de Saint-Laurent, au cœur de la ville : 19 membres du personnel médical américain et 5 auxiliaires civils y laisseront la ville. Et une semblable frappe à hauteur de la place Seeliger, dans les faubourgs proches, sera aussi retenue car elle fera une quarantaine de tués, dont la moitié d’enfants.

Est-il besoin de préciser que , à Liège comme à Anvers, à Londres ou ailleurs, les victimes et les dégâts accumulés seront d’incidence à peu près nulle sur le déroulement du conflit. Le déploiement des « Wunderwaffen » nazies a été trop tardif, et leur rendement trop médiocre pour contrecarrer la chute du IIIème Reich. Mais le prix à payer a, quant à lui, été fort lourd, trop lourd, sur le plan humain. 

Bibliographie

La Belgique sous les bombes 1940-1945, Bruxelles, Commissariat général à la Protection Aérienne Passive, 1945.

Lambert Graillet, Liège sous les V-1 et V-2. Un rajustement de l’importance du drame, Liège, (Chez l’auteur), 1996.

Koen Palinckx, Antwerpen onder de V-Bommen 1940-1945, Antwerpen, Pandora, 2004.

Pieter Serrien,  Elke dag angst : De terreur van de V-bommen op België (1944-1945), met een voorwoord van Rudi Vranckx ; geïllustreerd door Mathias Van den Berge. - Antwerpen : Horizon, 2016.

Voir aussi

36(2).jpg Articles Guerre aérienne en Belgique (La) Colignon Alain
dApot-explosA.jpg Articles Bombardement du dépôt des archives de l’État à Liège le 24 décembre 1944 Wilkin Bernard