Belgique en guerre / Personnalités

Chafroff Marina

Thème - Résistance

Auteur : Kesteloot Chantal (Institution : CegeSoma)

Le 31 janvier 1942, Marina Chafroff est décapitée à Cologne. Elle est la première femme de Belgique à subir ce sort durant le second conflit mondial. De quoi l’accuse-t-on ? 

Double agression à l’arme blanche

Dimanche 7 décembre 1941. Un fonctionnaire allemand est poignardé entre chien et loup, dans la pénombre du début de soirée, avenue Marnix à Ixelles. L’homme est grièvement blessé. Dès le lendemain, des représailles sont annoncées par les autorités d’occupation. Les cinémas, théâtres et autres établissements de divertissement de Bruxelles sont fermés jusqu’à nouvel ordre. La population est invitée à dénoncer l’agresseur auprès de la police belge ou des services allemands. Soixante otages sont menacés d’exécution si le coupable ne se rend pas avant le 16 décembre. L’affaire est prise très au sérieux également par les autorités bruxelloises. Le 10 décembre, Jules Coelst, bourgmestre faisant fonction de la Ville de Bruxelles, fait placarder une affiche dénonçant de tels faits, allant jusqu’à parler de « folies criminelles » commises par « nos pires ennemis ».

Cinq jours plus tard, le 15 décembre 1941, boulevard Adolphe Max, à la tombée du jour une fois encore, une nouvelle attaque a lieu contre un employé de l’armée allemande. L’homme reçoit un coup de poignard dans le dos. Il n’est que légèrement blessé. L’auteure des faits est appréhendée sans avoir opposé la moindre résistance.  Surprise… Il s’agit d’une femme. Elle est remise aux mains de la Feldgendarmerie. Incarcérée à la section allemande de la prison de Saint-Gilles, elle y est condamnée à mort avant d’être transférée, dès le 20 décembre, à la prison de Cologne. Elle y est jugée une seconde fois. La même sentence est prononcée. Elle est décapitée le 31 janvier 1942. 

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Institution : Service des Victimes de Guerre/Archives de l'Etat
Collection : Dossier Marina Chafroff

Une motivation patriotique ?

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Institution : Archives de l'Etat
Collection : Dossier Georges Maroutaeff, Police des étrangers
Légende d'origine : Georges Maroutaeff (détail), s.d.
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Institution : Archives de l'Etat
Collection : Dossier Marina Chafroff, police des étrangers
Légende d'origine : Rapport de police de Bruxelles, 16 décembre 1940.

Dès son arrestation, Marina Chafroff avoue être également coupable de l’attentat du 7 décembre. Elle déclare avoir agi après avoir entendu Staline sur les ondes de Radio Moscou appelant les partisans russes à tuer des Allemands. Mais l’idée que des otages puissent être punis pour son geste lui est insupportable. Son deuxième passage à l’acte, sans réelle gravité pour la victime, à quelques heures de l’expiration de l’ultimatum est donc un geste de bravoure.

 



Née à Libau (auj. Liepāja), en Lettonie, le 28 février 1908, Marina Chafrova est en effet de nationalité russe. Elle est arrivée avec ses parents en Belgique en février 1928. En juillet 1932, elle épouse Georges Maroutaeff, né à Moscou en janvier 1914. Le couple a deux fils : Nikita né en août 1932 et Vadim, né en avril 1938. Durant les années trente, la famille déménage à de nombreuses reprises. Elle finit par s’établir à Ixelles. Marina travaille comme secrétaire chez un dentiste et Georges est technicien-radio. Le couple ne semble pas être politiquement engagé. La police des étrangers note même dans le dossier de Georges Maroutaeff que celui-ci se déclare ouvertement contre le régime bolchévique.

 



La question des motivations de Marina Chafrova se doit d’être posée : a-t-elle agi par patriotisme ou était-elle guidée par des motivations plus politiques ? Elle est la fille d’un officier tsariste qui a fui la Russie communiste. A-t-elle dès lors décidé de « racheter la désertion » de ses parents ? Grâce à son époux technicien-radio, le couple écoute clandestinement Radio-Moscou qui appelle les partisans soviétiques à tuer des « envahisseurs fascistes ». Elle aurait par ailleurs été en contact avec des militants communistes durant l’automne 1941 et aurait déclaré à l’aumônier de la prison de Cologne : « Staline a dit que la Russie avait besoin de tous ses enfants, Rouges et Blancs ». Les choses demeurent floues mais elle semble avoir préparé son acte, s’installant par exemple seule au numéro 3 de la rue Cans, avant le premier attentat, pour protéger sa famille. Elle a manifestement agi seule puisque l’occupant relâche rapidement son mari, qui s’engagera ultérieurement dans les rangs des Partisans armés

Absente de la martyrologie communiste…

Le nom de Marina Chafroff  n’est pas repris dans la martyrologie communiste publiée par Le Drapeau rouge. Au moment des faits, le Parti communiste ne préconise en effet pas l’affrontement direct avec l’occupant et son personnel. Le geste de Marina Chafroff n’est donc pas pris en compte par l’appareil du parti, même si l’occupant le considère bel et bien comme un signe annonciateur de l’entrée des communistes dans une lutte totale. Les militants du PCB recourent en effet de plus en plus à la violence mais prenant plutôt pour cible des installations et des équipements. Sur le plan chronologique, le mois de décembre 1941 constitue cependant un tournant. Le député communiste Georges Cordier meurt à la prison de Mons le 8 du mois. Son décès marque un passage à l’action violente : plusieurs attentats sont commis à la mi-décembre, entraînant l’exécution de plusieurs résistants communistes dans les semaines suivantes.

Enterré au Westfriedhof à Cologne, le corps de Marina Chafroff est rapatrié en Belgique en octobre 1947. Quelques mois plus tard, des funérailles officielles sont organisées pour elle et huit autres résistants ixellois. Elle est alors inhumée dans la pelouse d’honneur du cimetière communal et reconnue prisonnière politique à titre posthume. Elle est également titulaire de plusieurs autres décorations belges et soviétiques.

 

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Institution : KBR
Légende d'origine : La Dernière Heure, 26 avril 1947, p. 2

Bibliographie

https://ensondeluz.com/2012/01/31/marina-chafroff-una-mujer-que-se-indigno-en-la-europa-de-hace-70-anos/

Gotovitch José, Du rouge au tricolore. Les communistes belges de 1939-1944. Un aspect de l’histoire de la Résistance en Belgique, Bruxelles, 1992.

Zurné, Jan Julia, Tussen twee vuren. Gerecht en verzet tijdens de Tweede Wereldoorlog, Tielt: Lannoo, 2017.

Dossier “police des étrangers”, Archives de l’Etat

Dossier Marina Chafroff, Service des Victimes de Guerre, Archives de l’Etat.

 

Voir aussi

28027 Articles Femmes dans la résistance Maerten Fabrice
165130.jpg Articles Répression allemande Roden Dimitri
276143.jpg Articles Attentats commis par la résistance Maerten Fabrice
Pour citer cette page
Chafroff Marina
Auteur : Kesteloot Chantal (Institution : CegeSoma)
https://www.belgiumwwii.be/belgique-en-guerre/personnalites/chafroff-marina.html