Belgique en guerre / Personnes

Angelov Todor

Thème - Résistance

Auteur : Willems Bart (Institution : CegeSoma / Archives de l'État )

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Le parcours de vie de Todor Angelov échappe fondamentalement aux catégories nationales. Il fait partie d’une génération de révolutionnaires pour lesquels la lutte politique coïncide structurellement avec l’exil, la migration et la clandestinité. Son engagement ne se développe pas à l’intérieur des frontières d’un seul État-nation, mais au sein d’un continuum d’expériences transfrontalières qui produisent ensemble une forme spécifique de résistance : transnationale, diasporique et antifasciste.

 

Origines sociales et politisation précoce en Bulgarie

Todor Angelov est né le 12 janvier 1900 à Kjustendil, une ville régionale du sud-ouest de la Bulgarie, près du massif du Pirin. Il est issu d’un milieu social modeste, source d’un premier terreau pour l’engagement politique ultérieur d’Angelov.

Pendant sa scolarité, Angelov se développe comme une personnalité socialement engagée. Des témoignages familiaux et des souvenirs ultérieurs soulignent son talent pour la rhétorique, la littérature et la musique.

Sa nomination comme instituteur dans la région de Radomir le met en contact direct avec la pauvreté des campagnes et les inégalités sociales. Dans ce contexte, son discours se radicalise. Angelov ne se limite pas à ses tâches pédagogiques, mais parle ouvertement d’oppression, de lutte des classes et de la nécessité de résister à ce qu’il considère comme un pouvoir d’État répressif. Cette activité politique conduit à son licenciement et marque son passage de l’engagement intellectuel au militantisme actif.

Todor Angelov (Angheloff)
Institution : Archives de l'Etat
Collection : Dossier police des étrangers, 1472334
Légende d'origine : Todor Angelov (Angheloff) (1927)

L’insurrection bulgare de septembre 1923 : rupture et exil

La participation d’Angelov — alors encore anarchiste — à l’insurrection bulgare de septembre 1923 constitue le tournant décisif de sa vie. Il s’agit d’une tentative inspirée par les communistes visant à renverser le régime autoritaire. L’insurrection est réprimée dans le sang. Pour Angelov, cela représente non seulement une défaite militaire, mais aussi une rupture existentielle : il est désormais recherché, condamné par contumace et contraint de se cacher.

Pendant des mois, il erre avec d’autres insurgés dans le massif du Pirin, traqué par l’armée et des groupes paramilitaires. Cette période de survie dans un contexte de quasi-guérilla dans les montagnes acquiert plus tard un statut presque mythique, mais sa signification est bien plus large. C’est là qu’Angelov développe des compétences qui s’avéreront plus tard cruciales : l’organisation clandestine, la discipline dans des conditions extrêmes et une dureté morale associée à une forte camaraderie.

À ce stade, l’exil n’est pas un choix, mais une nécessité. Munis de faux papiers, Angelov quitte la Bulgarie et se rend à Vienne. Cette première migration marque le début d’une existence transnationale permanente : sans lieu de résidence fixe, sans droits civiques, mais doté d’une forte conscience politique. À la suite d’un désaccord interne au sein des milieux anarchistes bulgares à Vienne, il est exclu du groupe. Incapable de trouver du travail, il quitte l’Autriche et poursuit sa route vers la France.

Migration et existence précaire en Europe occidentale

Initialement, la France offre un refuge à Angelov et à sa famille, mais là aussi la tolérance envers les militants étrangers radicaux se restreint rapidement. Dans une Europe marquée par l’instabilité politique, la crise économique et la montée de l’anticommunisme, les exilés révolutionnaires se retrouvent souvent dans un vide juridique.

La Belgique se révèle relativement accueillante. Angelov y arrive en 1927 et s’établit finalement à Schaerbeek, une commune bruxelloise caractérisée par une forte concentration d’ouvriers issus de l’immigration. Les nombreux changements d’adresse dans son dossier d’étranger témoignent toutefois d’une existence fragile. La santé de sa fille Svoboda (née en 1925) est également préoccupante : elle passe plusieurs mois à l’hôpital pour un traitement contre la tuberculose.

À Bruxelles, Angelov trouve finalement du travail dans l’industrie de la chaussure, un secteur employant de nombreux travailleurs étrangers et où prospèrent des réseaux informels de solidarité. Il y travaille comme cordonnier, souvent dans des ateliers où Bulgares, Polonais, Juifs et Espagnols travaillent côte à côte. Il adhère au Parti communiste de Belgique (PCB). Ces milieux ouvriers constituent l’infrastructure sociale de ce qui deviendra plus tard la Main-d’Œuvre Immigrée (MOI), l’organisation clandestine qui regroupe les travailleurs étrangers au sein de la mouvance communiste. La réputation d’Angelov comme militant fiable lui permet de jouer rapidement un rôle central dans les structures de la MOI. Sa maîtrise de plusieurs langues, son expérience de la clandestinité et ses réseaux transnationaux le rendent particulièrement apte à l’organisation. Tout cela se déroule sous la surveillance constante de la police des étrangers.

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Institution : Archives de l'Etat
Collection : Police des étrangers, dossier 1472334
Légende d'origine : Todor Angelov (Angheloff)
Alexandra Ivanova
Institution : Archives de l'Etat
Collection : Dossier police des étrangers 1472334
Légende d'origine : Alexandra Ivanova (1927)

Expulsion et logique de l’incertitude permanente

En 1930, les autorités belges expulsent Angelov et son épouse Alexandra Ivanova (née en 1904), qui se retrouvent au Luxembourg. Officiellement, il est accusé de menacer l’ordre public, mais la véritable raison de leur expulsion réside dans leurs activités politiques. Cette mesure souligne une caractéristique structurelle de la résistance transnationale : l’incertitude juridique permanente.

La même année, le roi Boris III de Bulgarie accorde, à l’occasion de son mariage, une amnistie aux femmes bulgares en exil. En raison de la mauvaise santé de Svoboda, Alexandra retourne en Bulgarie, où elle est accueillie par sa famille. Todor reste seul au Luxembourg, démuni et sans papiers en règle.

La séparation d’avec sa famille a de profondes conséquences personnelles, mais renforce en même temps sa rupture avec le cadre national. Il est désormais déraciné non seulement sur le plan politique mais également sur le plan familial. Il ne reverra plus jamais ni sa femme ni sa fille.

Avec l’aide de l’avocat bruxellois Pierre Vermeylen, il parvient à revenir en Belgique. Leur amitié, née à cette période, s’avère déterminante lors de sa libération du camp de Gurs en 1939.

Du migrant au militant transnational

Au milieu des années 1930, Angelov devient une figure clé des réseaux communistes issus de l’immigration à Bruxelles. Son identité politique n’est plus principalement bulgare ou belge, mais transnationale et antifasciste. Il évolue dans des milieux où l’origine nationale est secondaire par rapport aux expériences partagées d’exil et de lutte.

Cette position explique son engagement dans les Brigades internationales en Espagne en 1936. La guerre civile espagnole ne constitue pas une rupture, mais une prolongation logique de son parcours. En partant pour l’Espagne, il clôt la phase de formation de sa vie. Les années 1900-1936 font de lui ce qu’il deviendra plus tard en Belgique : non pas un héros national de la résistance, mais un révolutionnaire transnational façonné par la défaite, l’exil et la migration.

Le choix de l’Espagne : continuité de l’exil

En Espagne, il est affecté au bataillon Dimitrov de la XVe Brigade, composé principalement de volontaires slaves et originaires des Balkans. Cette composition reflète la nature diasporique des Brigades. Les brigadistes combattent moins au nom de leur patrie qu’au nom d’une communauté idéologique qui transcende les loyautés nationales.

Bien que les sources ne permettent pas d’établir les faits avec certitude quant à une formation d’officier, des indices indirects laissent à supposer qu’il a suivi une formation militaire conséquente. Son leadership ultérieur au sein du Corps mobile, sa capacité de coordination et sa rigueur en matière de clandestinité laissent supposer une formation dépassant celle du simple soldat de front.

Ce qui est plus importante encore que le grade formel, c’est l’autorité informelle acquise par Angelov. Dans les Brigades se nouent des camaraderies durables fondées sur l’expérience du combat et la confiance réciproque. Ces réseaux formeront plus tard l’épine dorsale de la résistance transnationale en Belgique.

Les camps comme incubateurs de résistance


Après la dissolution des Brigades internationales à la fin de 1938 et la défaite de la République espagnole, Angelov, comme des milliers d’autres combattants, se replie vers la France lors de la retirada. Là, il n’est pas accueilli en allié, mais interné comme étranger indésirable dans les camps d’Argelès-sur-Mer puis de Gurs. Malgré leurs conditions déplorables, ces camps fonctionnent comme des espaces essentiels de reconstitution de réseaux.

Dans la perspective de la résistance transnationale, ces camps revêtent une importance particulière. Ils rassemblent d’anciens brigadistes de nombreux pays et renforcent leur identité commune d’exilés antifascistes. À Argelès et à Gurs se tissent des liens qui se prolongeront directement dans les structures de résistance en Belgique et en France.

Depuis les camps, il mobilise son réseau par correspondance avec des communistes français et belges afin d’améliorer les conditions de détention et d’obtenir sa libération.

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Auteur :
Droits d'auteur : Bart Willems
Légende d'origine : Monument marquant l'emplacement de l'entrée du camp d'Argelès-sur-Mer (France) à la mémoire des républicains espagnols qui y ont été internés à partir de février 1939. (2025)

Retour en Belgique et reconfiguration des réseaux

Todor Angelov (Angheloff)
Institution : Archives de l'Etat
Collection : Dossier police des étrangers 1472334
Légende d'origine : Todor Angelov (Angheloff) (1939)

En juillet 1939, Angelov parvient, avec l’aide de Pierre Vermeylen, à retourner en Belgique. Il se réinstalle à Schaerbeek et réactive ses anciens réseaux. Ce retour ne signifie pas un retour à la normalité, mais l’entrée dans une nouvelle phase d’engagement transnational.

La Belgique se trouve au seuil de la guerre. Pour Angelov et ses camarades, une nouvelle confrontation est inévitable.

Angelov est désigné par le parti communiste comme responsable des structures de la MOI à Bruxelles. Sous sa direction, la MOI évolue d’une organisation politique vers un réservoir potentiel de combattants armés de la résistance.

Occupation, résistance et Corps mobile des partisans armés

L’invasion allemande de mai 1940 et l’occupation qui s’ensuit marquent une nouvelle escalade. Pour Angelov, il ne s’agit pas d’une situation fondamentalement nouvelle, mais d’une radicalisation de conditions déjà existantes. Il vit depuis des années dans l’illégalité, a été confronté à la répression à maintes reprises et possède une expérience directe de la violence fasciste.

Dans ce contexte, sa résistance transnationale prend une forme organisationnelle concrète. Angelov participe à la création du Corps mobile des partisans à Bruxelles, une unité issue de la MOI et composée en grande partie d’anciens brigadistes et de militants juifs. La composition de ce corps reflète la logique d’une résistance diasporique où l’origine étrangère n’est pas un obstacle, mais un facteur de cohésion.

Selon des témoignages d’après-guerre, c’est André Schotmans qui recrute Angelov pour créer un Corps mobile. Schotmans participe, dès 1940, avec Victor Thonet, à des actions clandestines régionales, dont plusieurs opérations de sabotage. En octobre 1941, la direction du parti l’appelle à Bruxelles, où il succède à Marcel De Graef à la tête du Corps bruxellois.

Angelov recrute principalement les membres du Corps mobile dans son propre réseau. Il confie ainsi au Polonais Charles (Szaja) Rochman la direction de la première compagnie, composée majoritairement de militants juifs. Rochman est un communiste juif, membre de la MOI et ancien brigadiste.

À la fin de 1942, le Corps mobile bruxellois atteint un haut degré d’efficacité opérationnelle. Des sabotages, des incendies et des attentats ciblés frappent à la fois des institutions allemandes et des structures collaboratrices.

La position d’Angelov comme chef du Corps mobile le rend particulièrement vulnérable. Dans les rapports allemands, les autorités le décrivent explicitement comme le chef d’un « groupe terroriste communiste étranger ». Cette formulation est révélatrice. La menace qu’il représente ne réside pas seulement dans ses activités, mais dans son caractère extérieur à la Belgique. Il n’est pas un Belge pouvant être intégré dans un récit national de désobéissance ; c'est un Bulgare, un brigadiste et un exilé — une figure qui échappe aux mécanismes de répression nationaux.

Son autorité découle de sa réputation de brigadiste, de son engagement communiste, de son expérience clandestine et de son courage personnel.

Arrestation, détention et exécution

Le 19 janvier 1943, Angelov est arrêté lors d’une rencontre avec Jean Bastien, chef d’état-major des partisans. Cette arrestation résulte d’une infiltration et d’une trahison — un risque constant dans les structures clandestines. Pourtant, sa capture n’entraîne pas le démantèlement immédiat du Corps mobile.

Après son arrestation, il est incarcéré au fort de Breendonk. Les témoignages de codétenus le décrivent comme quelqu’un qui conserve, même dans des conditions extrêmes, la maîtrise de soi et une fermeté morale. 

Le 30 novembre 1943, Angelov est fusillé avec vingt-huit autres prisonniers en représailles à des attentats non élucidés dans les mois précédents. Dans les communications officielles allemandes, Angelov est explicitement mentionné comme chef d’un groupe terroriste communiste.

« A[ngelov] était le chef du groupe terroriste communiste étranger, composé de vingt-quatre membres recrutés par lui-même. Il avait combattu dans l’Espagne rouge et, selon l’adjoint au commandant Bastien, il avait commis plusieurs attentats terroristes contre des citoyens allemands et des membres de la Wehrmacht. Il fut notamment impliqué dans l’attentat contre le cinéma militaire Marivaux. A[ngelov] se conforme strictement aux directives secrètes du parti communiste et nie toute activité. Il a néanmoins été condamné sur la base de la déclaration irréfutable du Bastien arrêté, avec qui il avait encore eu une rencontre d’une heure peu avant son arrestation. »

Cette exécution doit être comprise dans la logique de la terreur nazie, où ce n’est pas la culpabilité individuelle mais la dissuasion symbolique qui est centrale. Le choix d’Angelov n’est toutefois pas arbitraire. Son profil transnational en fait une cible idéale. En l’exécutant, l’occupant cherche non seulement à éliminer un résistant, mais aussi à briser un modèle de résistance transfrontalière. Ironiquement, cette exécution confirme précisément ce qu’elle veut nier: le rôle central des militants étrangers, souvent apatrides, dans la résistance belge.


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Institution : Service des Victimes de Guerre/Archives de l'Etat
Collection : Dossier "otages"
Légende d'origine : Jugement de l'administration militaire allemande concernant l'exécution de Todor Angelov le 30 novembre 1943.
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Institution : Bel-memorial
Légende d'origine : Monument Angelov, Schaerbeek

Du militant transnational à une mémoire nationalisée

Après la guerre, Angelov est reconnu à titre posthume comme héros de la résistance. Il reçoit des distinctions militaires, son nom est inscrit dans des listes officielles de fusillés et un monument est érigé à Schaerbeek en sa mémoire. Ces formes de reconnaissance sont importantes, mais elles comportent également un paradoxe.

Dans la culture mémorielle, Angelov apparaît souvent comme un « héros de la résistance belge d’origine bulgare ». Cette formulation nationalise son parcours et dissimule le caractère transnational structurel de son engagement. Sa vie est intégrée dans un récit national d’occupation et de libération, alors qu’elle se déroule en réalité en grande partie en dehors de ce cadre.

Le concept de résistance transnationale permet de mettre en lumière ce que cette mémoire tend à effacer : le rôle de l’exil comme moteur de la résistance, l’importance des réseaux diasporiques et l’autonomie morale et organisationnelle des militants étrangers.

Bibliographie

Publications

Batchvarova Svoboda, Du mont Pirine à Breendonk, Amitié Belgo-Bulgare, 1980. (merci à Dorien Styven)

Blume Jean , Drôle d’agenda. I. 1936-1948 : le temps d’une guerre mondiale et d’une adhésion, Brussel, 1985.

Gildea Robert & Tames Ismee (eds.), Fighters across Frontiers. Transnational Resistance in Europe, 1936-1948, Manchester, 2020.

Gotovich José , Du rouge au tricolore. Résistance et parti communiste, Bruxelles, Carcob, 2018.

Grippa Jacques , Chronique vécue d’une époque 1930-1947, Antwerpen, EPO, 1988.

Steinberg Maxime & Gotovich José , Otages de la terreur nazie. Le bulgare Angheloff et son groupe de Partisans juifs Bruxelles, 1940-1943, Brussel, VUBpress, 2007.

Tuytens Sven , Las mamás belgas. De onbekende strijd van jonge vrouwen uit België en Nederland tegen Franco, Tielt, Lannoo, 2017.

 Van Hoorick n Bert, In tegenstroom. Herinneringen 1919-1956, Gent, Masereelfonds, 1982, p. 118-119.

Verbraeck Yvan , ‘Herinneringen aan de nazi-inferno’s. In Breendonk werden ook buitenlanders afgemaakt’, in De Nieuwe Gazet, 28.4.1970.

Willems Bart , The missing link? Belgian Resistance in a Transnational Perspective (1936-1948), in Belgisch Tijdschrift voor Nieuwste Geschiedenis, LV, 2025, 1, p. 117-124, 07 Willems v3.pdf

Archives

Archives générales du Royaume

Dossier police des étrangers Théodore Angheloff, ref. 1472334.

Service des Victimes de Guerre

Dossier Angheloff Théodore (DDO 178.659).

Dossiers des otages fusillés, dossier 9.

CegeSoma/Archives de l'Etat

AA1200, Théodor Angeloff.

Carcob-Dacob

Dossier de rechercheJosé Gotovitch, dossier Théodore Angheloff.

Commission de contrôle politique, n° 2299, Théodore Angheloff (Angelov).

Sources externes
Pour citer cette page
Angelov Todor
Auteur : Willems Bart (Institution : CegeSoma / Archives de l'État )
/belgique-en-guerre/personnes/angelov-todor.html