Belgique en guerre / Articles

Wallonie libre (La)

Thème - Résistance

Auteur : Kesteloot Chantal (Institution : CegeSoma)

La Wallonie libre voit le jour dans le courant de l’été 1940, dans les milieux de l’Avant-Garde wallonne, de la Garde wallonne et du Parti wallon indépendant. Ces trois groupes sont unis par leur opposition déclarée au mouvement wallon traditionnel d’avant-guerre né dans la capitale.

En référence à la « France libre »

Une première réunion clandestine se tient à Bruxelles le 2 juin 1940 à l’initiative du militant wallon Alfred Harcq. Désorientés par la capitulation française, les quelques membres présents se rendent néanmoins à Waterloo le 18 juin pour fleurir le monument français dit de l’Aigle blessé, une tradition qui remonte à 1928. Le soir même, ils entendent l’appel du général de Gaulle annonçant la création de la France libre et décident de baptiser leur mouvement « La Wallonie libre ». Si leur présence à Waterloo ne fait aucun doute, comme pour d’autres mouvements, la chronologie des origines est floue et la structuration est lente. Néanmoins, la Wallonie libre se réfère bel et bien à la « France libre » ; le mouvement édite d’ailleurs dans la clandestinité des tracts « La Wallonie libre est aux côtés de la France libre » . Cette question constitue à l’évidence un enjeu de mémoire important pour la légitimité du mouvement wallon. Si l’on s’en tient à la chronologie, il s’agit en effet bel et bien d’un des tout premiers mouvements même si la présence de quelques militants à Waterloo n’est pas à proprement parler un acte de résistance : il s’agit avant tout et surtout de démontrer l’attachement à la France, dans le prolongement des pèlerinages wallons d’avant-guerre mais aussi dans les heures difficiles de juin 1940. À l’heure de la défaite, c’est la volonté de perpétuer la symbolique d’un attachement à la France, même si son nouveau chef du gouvernement, le maréchal Pétain, a annoncé la veille à la radio son intention de deman­der l’armistice.

 

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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : La Wallonie libre n°28, s.d.

Un journal clandestin au ton radical

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Fin août 1940 paraît le premier numéro du journal clandestin La Wallonie libre. Le ton du premier numéro est vif, radical, résolument hostile à la Belgique unitaire accusée de maintenir la Wallonie dans un état d’asservissement. La feuille clandestine est également anti-flamande et anti-bruxelloise. Dans le courant du mois de septembre, le groupe se structure. L’équipe initiale de la Wallonie libre comprend une petite vingtaine de personnes. Au fil des numéros du journal, le contenu se précise : réunir les Wallons, attirer leur attention sur les problèmes économiques, sociaux et culturels qui touchent la Wallonie. Léopold III est l’objet de vives critiques et l’attitude de certains régiments de l’armée belge en mai 1940 est dénoncée. La Wallonie libre s’en prend également à la collaboration. Si, au départ, le mouvement est surtout le fait de Wallons de Bruxelles, à Liège, de jeunes militants veulent également agir. S’ils se réunissent dès l’été, il faut néanmoins attendre l’automne pour voir un lien se nouer avec des militants plus expérimentés. La Wallonie libre clandestine leur parvient, mais son ton trop radical ne correspond pas aux sensibilités des militants de la Cité ardente, qui iront même jusqu’à refuser d’en distribuer certains numéros. Ils créent dès lors leur propre journal clandestin : Sambre-et-Meuse. Le premier numéro paraît en juillet 1941. Le ton est plus nuancé mais il n’en reste pas moins critique à l’égard du roi et de l’armée belge, tout en revendiquant, pour l’après-guerre, une Wallonie soustraite à l’hégémonie de la Flandre et de Bruxelles.

 

Un mouvement qui se structure

Des contacts entre Bruxelles et Liège s’établissent dès décembre 1940. D’autres noyaux se constituent à Charleroi et à Namur. Au printemps suivant, le mouvement se structure sous la dénomination de « La Wallonie libre » et un « directoire » voit le jour. Ses membres se réunissent périodiquement jusqu’au printemps 1944 sous le couvert de l’Association touristique de Wallonie. Ils se consacrent pour l’essentiel à des réflexions doctrinales et publient, au printemps 1942, une déclaration de principe. Son article 1 précise que "La Wallonie appartient aux Wallons et à eux seuls". Le mouvement revendique pour la Wallonie le droit de disposer d’elle-même mais l’unanimité ne se faisant pas sur son statut futur, il est décidé que cette question fera l’objet d’un Congrès national wallon à organiser à l’issue du conflit.

Si l’essentiel des activités de résistance de la Wallonie libre est lié à la diffusion de la presse clandestine, le mouvement s’investit également dans des formes de résistance civile, tout particulièrement à Liège. Il s’engage notamment dans des filières d’évasion, d’aide aux réfractaires ou dans la collecte de dons et de nourriture pour aider ceux qui sont contraints de se cacher. Des militants wallons participent également à titre individuel à d’autres réseaux et à d’autres formes de résistance.

 

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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : La Wallonie libre n°23, s.d.

« Wallon » et « Wallonie » : des étiquettes très convoitées !

Outre la Wallonie libre, d’autres groupements utilisent l’adjectif « wallon ». Le Conseil économique wallon est créé dans la clandestinité en 1941. On le retrouve à Liège au sein du Front wallon pour la Libération du pays, avant d’être intégré au sein du Front de l’Indépendance, perdant ainsi son étiquette « wallonne ». En décembre 1942, à Liège toujours, le Rassemblement démocratique et socialiste wallon voit le jour. Il se réunit à de nombreuses reprises jusqu’à sa dissolution en septembre 1943. Dans la foulée, le Parti d’Unité wallonne est créé. Dans le monde catholique, un journal clandestin La Wallonie catholique paraît à partir du printemps 1943 ; côté communiste,La Wallonie indépendante, créée dans le giron du Front de l’Indépendance, voit le jour à l’été 1943. Même dans certains milieux de la collaboration, l’étiquette wallonne est mobilisée.

 

Un mouvement contesté mais précurseur

Très rapidement, La Wallonie libre est ouvertement critiquée par d’autres journaux clandestins qui en dénoncent les propos jugés outranciers à l’égard du roi mais aussi de la Belgique et des Flamands. Des critiques sont également formulées à Londres. Au sein même du mouvement, des divergences de vues apparaissent et, à partir de septembre 1943, les militants liégeois sortent leur propre édition du journal sous le titre La Wallonie libre, édition de l’Est. À la veille de la Libération, le mouvement wallon reste donc très divisé face aux réformes institutionnelles qu’il souhaite voir mis en œuvre. Ces dissensions éclateront au grand jour lors du Congrès national wallon d’octobre 1945.

Fort de ces 168 numéros de La Wallonie libre parus dans la clandestinité, le mouvement éponyme n’en demeure pas moins l’un des premiers à naître dans la clandestinité. Le 1er février 1949, un arrêté du Régent reconnaît "La Wallonie libre" comme mouvement de résistance. Environ 200 résistants seront reconnus comme tels pour en avoir été membres.  Après la guerre, le mouvement poursuit la lutte au grand jour et œuvre comme un groupe de pression.. Il poursuit la publication de son journal jusqu’en 2004.

Bibliographie

Delforge Paul, "Wallonie libre clandestine" in  Delforge Paul; Destatte Philippe, Libon Micheline (dir.), Encyclopédie du Mouvement wallon, tome 3, Charleroi, Institut Jules Destrée, 2001, pp. 1641-1644. 

Gihousse Marie-Françoise, Mouvements wallons de résistance, mai 1940 - septembre 1944, Charleroi : Institut Jules Destrée, 1984.

Kesteloot Chantal, Au nom de la Wallonie et de Bruxelles français. Les origines du FDF, Bruxelles, Complexe/Ceges, 2004. 

Consulter en ligne:

La Wallonie catholique: https://warpress.cegesoma.be/f...

La Wallonie indépendante: https://warpress.cegesoma.be/fr/node/45692

La Wallonie libre: https://warpress.cegesoma.be/f...   et https://warpress.cegesoma.be/f...

La Wallonie libre, édition de l'ESt: https://warpress.cegesoma.be/fr/node/47813

Sambre-et-Meuse: https://warpress.cegesoma.be/f...

Voir aussi

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