Belgique en guerre / Personnalités

de Selys-Longchamps Jean

Thème - Histoire militaire - Résistance

Auteur : Colignon Alain (Institution : CegeSoma)

« Bruxelles est en joie. Le grand bâtiment qui abrite, avenue Louise, les services policiers de la bestiale Gestapo, a été mitraillé ce matin par un avion anglais vraisemblablement piloté par un aviateur belge connaissant bien la ville ». C’est en ces termes que les fidèles chroniqueurs Paul Delandsheere et Alphonse Ooms relatent l’exploit de l’aviateur Jean de Sélys Longchamps. De ce fait majeur, la presse censurée ne souffle mot. La nouvelle se répand pourtant comme une traînée de poudre dans les rues de la capitale. Mais qui est l’homme qui se cache derrière ce mitraillage ? 

Un destin préfabriqué ?

Jean Michel Paul de Selys est né à Bruxelles le 31 mai 1912 dans une famille aristocratique d’origine hesbignonne. Il est le deuxième fils - et le troisième enfant - d’Emilie de Theux de Meylandt et Montjardin (1880-1972) et du baron Raymond de Selys Longchamps (1880-1966). Son père peut lui servir de modèle : profondément croyant, mais sans excès, il a mené un carrière militaire honorable, achevant la Grande Guerre avec le grade de major et étant très décoré (croix de guerre belge et française, Military Cross britannique,…). Pourtant, le parcours scolaire de l’enfant s’avère vite laborieux. D’esprit indépendant, il semble peu apprécier les cours imposés dans le réseau secondaire libre et effectue des études en dilettante, pérégrinant de collège en collège, de Saint-Michel (Bruxelles) à Maredsous. Un peu faute de mieux, son père l’oriente vers le métier des armes. En 1933, il entre à l’escadron-école du 1er régiment des Guides. Prenant goût à l’uniforme, il est nommé sous-lieutenant de cavalerie quatre ans plus tard. C’est le début du temps de la grisaille et des servitudes militaires, interrompu par l’invasion du 10 mai 1940.

A l’instar de son père, Jean de Selys accomplit une « belle » campagne au long des 18 jours de combat de l’armée belge. Officier de rang subalterne dans le groupe cycliste de la 17ème division d’infanterie, il participe à des actions à Lanaken mais aussi sur la Gette, sur la Lys ainsi qu’à hauteur du canal de jonction Meuse-Escaut. Le 28 mai 1940, il apprend la reddition inconditionnelle de l’armée belge. Contrairement à tant d’autres, il refuse la capitulation et plus forte tête que jamais, il parvient à rejoindre par mer la Grande-Bretagne le 2 juin à partir de Dunkerque. 

Pérégrinations…

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Institution : https://www.ww2incolor.com/gallery/British/hawker_typhoon_2
Légende d'origine : Un pilote de la Royal Air Force et son Hawker Typhoon, 1943.
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Institution : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/f/f7/Baron_Jean_de_Selys-Longchamps.jpg
Légende d'origine : Jean de Selys Longchamps, 1943

Il reste peu de temps en Angleterre, pressé par l’idée de rejoindre les éléments de l’armée belge décidés à poursuivre la lutte en France aux côtés des Alliés. Las, à peine a-t-il rejoint le continent que la France s’effondre et jette l’éponge. Il se retrouve avec une poignée d’irréductibles (Albert Guérisse, le futur général Danloy, Janssens de Vaerebeke,…) à Marseille. L’objectif est d’embarquer pour Gibraltar –colonie britannique- ou pour le Maroc – protectorat français où se trouvent des aviateurs belges de l’école de pilotage. Mais aussi bien Gibraltar qu’Oudjda, au Maroc, s’avèrent de fausses bonnes idées : dans la déliquescence générale, personne ne veut de ses services. Persistant dans ses intentions, il ne réussit qu’à attirer sur lui l’attention des autorités vichyssoises, qui le ramènent en France avant de l’expédier dans un centre d’internement proche de Montpellier. Mal surveillé, le jeune homme s’en évade, franchit les Pyrénées et réussit à rejoindre le Portugal via l’Espagne. De là, il rallie à nouveau le Royaume-Uni à la fin de l’automne 1940, après la « bataille d’Angleterre ». Désireux de reprendre effectivement part aux combats et à ne pas se contenter de battre le pavé de Tenby, servi par son nom, il parvient à s’orienter vers la Royal Air Force, quitte à trafiquer quelque peu ses papiers officiels et à se rajeunir de quelques années pour permettre cette intégration…


En janvier 1941, on le retrouve  à l’école franco-belge d’Odiham comme aspirant Pilot Officer de la R.A.F. (Voluntary Reserv). Breveté pilote, il passe le 14 août de la même année à la 61th operational Training Unit et le 30 septembre suivant il intègre le prestigieux 609th Squadron. Celui-ci dépend du 11ème groupe de chasse affecté à la défense sud de l’Angleterre, face aux côtes de la Manche et du Pas-de-Calais. De Selys se révèle un élève doué et un combattant proactif, toujours sur la brèche, toujours soucieux de se perfectionner. Bientôt, il se spécialise dans les opérations à basse altitude, technique qui convient très bien à son chasseur Hawker Typhoon muni de quatre redoutables canons de 20 mm.  Mais pendant des mois, il se limite à des missions de harcèlement, frappant des vedettes rapides allemandes sur la Manche ou perturbant la circulation ferroviaire sur le Continent. Fin 1942, il manifeste soudain plus d’ambition. 

« I have done it ! »

S’il faut en croire ses proches, il aurait appris que son père, arrêté pour faits de résistance, a été torturé à mort au siège central de la Sipo-SD de Bruxelles. Cette officine policière a établi ses quartiers dans un immeuble récent de 11 étages situé au n°453 de l’avenue Louise. A l’époque, le bâtiment en question se distingue nettement des hôtels de maître voisins. Il est en outre aisément repérable par ses dimensions. Demandant à sa hiérarchie l’autorisation de l’attaquer, il n’obtient curieusement aucune réponse, mais son idée continue à cheminer. Après deux départs manqués en raison de mauvaises conditions climatiques, il tente le coup le 20 janvier 1943, au matin. Ce jour-là, escorté d’un équipier -  le sergent Andréa Blanco - , il doit, en principe, se contenter de perturber le trafic ferroviaire entre Bruges et Gand. Cette mission est rapidement remplie. Il renvoie alors son ailier vers sa base pour ne pas le compromettre et met le cap vers la capitale belge à très basse altitude afin d’échapper aux radars ennemis. Moins d’une demi-heure plus tard, il approche du but, se guidant sur l’énorme coupole du palais de Justice. Les choses sérieuses commencent. Il est 9 heures et demie. Volant toujours à basse altitude et commençant à décélérer progressivement, son appareil survole le palais royal, vire sur l’aile à hauteur de Saint-Josse-ten-Noode et bondit par-dessus l’arcade du Cinquantenaire avant de pivoter à nouveau pour suivre le tracé des boulevards « de grande ceinture » en direction de l’avenue des Nations (actuelle avenue Franklin D. Roosevelt) et du bois de la Cambre. Il y fait glisser son appareil en rase-motte dans l’axe de l’avenue Emile De Mot. L’immeuble « de la Gestapo » est devant lui. Il s’en approche à vitesse réduite et fait ensuite jouer les quatre canons de son Typhoon, balayant la façade des plusieurs dizaines de projectiles et pulvérisant les vitres au fur et à mesure de son approche. Il ne relève le nez de l’appareil qu’au dernier moment afin de n’épargner aucun étage…et d’éviter de percuter le bâtiment. Son mitraillage (sans doute deux cents obus de 20 mm, décochés en une vingtaine de secondes) s’est révélé d’une précision telle qu’aucun des immeubles proches n’a été atteint. D’autant plus satisfait qu’il a pu balancer de son cockpit un drapeau national au-dessus de la résidence royale ainsi qu’une série de drapelets tricolores dans les environs de Gand,  il regagne sa base de Manston, toujours à basse altitude. Il y parvient à bon port une trentaine de minutes plus tard, concluant son raid solitaire d’un « I have done it » ( « Je l’ai fait ! ») victorieux devant ses camarades.

Au même moment à Bruxelles, devant le 453 de l’avenue Louise, l’ambiance est moins à la fête. Le mitraillage en règle du bâtiment a causé de gros dégâts matériels tandis qu’une série de « gestapistes », surpris par la soudaineté et l’imprévisibilité de l’attaque, gisent au sol, blessés ou morts. Les badauds, vite attirés par l’événement mais tenus à distance par un rideau de Feldgendarmes plutôt rogues, cachent mal leur satisfaction. Et les rumeurs de circuler : l’imagination aidant, l’avion britannique aurait provoqué la mort d’une « trentaine » d’Allemands, dont un « colonel Müller »,  et en aurait blessé plusieurs dizaines d’autres, comme l’atteste le ballet des ambulances. A l’analyse, le résultat est plus mesuré : les nazis ne déplorent la perte « que » de quatre de leurs hommes (dont un gros poisson, le SS Sturmbannführer Alfred Thomas) et d’une  dizaine de blessés… Quant au bâtiment, il est hors-service pendant plusieurs semaines. Le siège de la Gestapo est contraint de déménager un peu plus loin, au 347 de l’avenue, en un endroit où la configuration des lieux ne permet pas de reproduire l’exploit de de Selys…

Pourtant, une assez vilaine histoire ne tarde guère à courir les rues de la capitale. Par son action hasardeuse, de Selys aurait causé involontairement le trépas « d’un patriote » en cours d’interrogatoire (on a parfois dit d’un Allemand « retourné » par les services secrets britanniques) et porteur, par une fatale imprudence, d’une liste de membres d’un réseau de résistance. Les nazis n’auraient eu alors qu’à fouiller ses poches pour découvrir la fameuse liste qui leur aurait permis, peu après, de décimer le « réseau Van Schelle »…On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien, le démantèlement du groupe Van Schelle ayant commencé quelques jours AVANT le raid en question et les interrogatoires commençant ordinairement à partir de 10 heures… L’histoire relève de l’ « infox » et a peut-être été répandue par l’occupant lui-même…

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Institution : CegeSoma/Archives de l'Etat
Collection : Fonds Lejeune
Droits d'auteur : Droits réservés
Légende d'origine : Bruxelles, quartier général de la Gestapo, avenue Louise.
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Institution : CegeSoma/Archives de l'Etat
Collection : Fonds Lejeune
Légende d'origine : Flight Lieutenant de Sélys Longchamps

La rançon de la gloire

Abondamment congratulé par ses amis, Jean de Selys Longchamps se voit néanmoins sanctionné par sa hiérarchie pour avoir exécuté une mission périlleuse sans l’approbation de ses supérieurs. Il perd ainsi son galon de Flight-Lieutenant et est rétrogradé au grade de Flying-Officer. Quelques semaines plus tard, il est cependant mis à l’honneur dans un ordre du jour, recevant en outre le 31 mai 1943 la très enviée Distinguished Flying Cross (il avait déjà obtenu auparavant la croix de guerre belge, avec palmes).

Quittant le 609ème Squadron pour le Squadron n°3, il poursuit au cours des mois suivants ses missions ponctuelles. Mais dans la nuit du 15 au 16 août 1943, au retour d’un raid au-dessus d’Ostende, son Hawker Typhoon, vraisemblablement endommagé par la DCA ennemie, se brise en deux au retour, alors qu’il approche de Manston, sa base ordinaire. L’accident lui est fatal. 

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Bibliographie

Charles DEMOULIN, Mes oiseaux de feu, Paris, Julliard, 1982.

Gustave RENS, Jean de Selys-Longchamps, vengeur des victimes de la Gestapo, dans : Général CRAHAY, 20 héros de chez nous 1940-1964, Bruxelles, Editions J.-M. Collet, 1983, pp. 65-79. 

Coupures de presse « Jean de Selys-Longchamps »-CEGESOMA

Pour citer cette page
de Selys-Longchamps Jean
Auteur : Colignon Alain (Institution : CegeSoma)
https://www.belgiumwwii.be/belgique-en-guerre/personnalites/de-selys-longchamps-jean.html