Qui ?
Pendant l’Occupation, les autorités allemandes mettent en place un vaste appareil répressif destiné à étouffer toute forme de résistance dès son apparition. Au départ, dès mai 1940, le pouvoir repose sur une administration militaire, remplacée en juillet 1944 par une administration civile. Dans les deux cas, la répression des mouvements résistants s’appuie sur plusieurs services de police et de renseignement allemands.
La Geheime Feldpolizei (GFP, « police secrète du terrain »), intégrée à la Wehrmacht – l’armée du IIIe Reich –, recherche les personnes engagées en résistance, mène des enquêtes et procède à des arrestations. Au début, elle s’attaque à toutes les formes de résistance, puis elle se concentre rapidement sur les groupes non communistes engagés dans la lutte armée et les activités d’espionnage.
La Sicherheitspolizei und Sicherheitsdienst (Sipo-SD, « police et service de sécurité ») est chargée de poursuivre les communistes, les Juifs et Juives et francs-maçons. Cette police civile dépend directement du Reichssicherheitshauptamt (« bureau principal de sécurité du Reich ») à Berlin. À partir de février 1941, la Sipo-SD obtient davantage d’autonomie et peut procéder elle-même aux arrestations. En théorie, elle doit rendre des comptes au commandement militaire jusqu’en avril 1944, mais en pratique, elle agit souvent de manière indépendante. De ce fait, les personnes qu’elle emprisonne se retrouvent totalement en dehors de toute forme de contrôle judiciaire.
L’Abwehr (« défense »), un service de renseignement militaire placé sous l’autorité de l’état-major de l’armée, joue également un rôle central. En Belgique occupée, ce service est chargé d’infiltrer et de démanteler les réseaux résistants.
Les personnes arrêtées pour des activités considérées comme « anti-allemandes » entrent dans le système judiciaire du Reich. Jusqu’à la fin de l’année 1941, elles sont jugées par des tribunaux militaires en Belgique. Après décembre 1941, le décret Nacht und Nebel entre en vigueur : les individus qui ne sont pas condamnés à mort sont déportés en Allemagne pour y être jugés. Parallèlement, les représailles se multiplient : dès 1942, des otages sont exécuté·es en guise de vengeance pour des actions du mouvement résistant. Ces personnes sont souvent choisies parmi des individus dont on suppose qu’ils ou elles ont commis des actes violents contre l’occupant.
Quoi ?
Si la majeure partie des archives du dispositif répressif allemand a disparu, quelques documents essentiels ont subsisté. Ces pièces offrent un point de vue unique de l’occupant, constituant une source précieuse. Cependant, leur interprétation exige une certaine prudence : elles reposent en effet souvent sur des déclarations ou aveux des parfois incomplets ou volontairement trompeurs de résistant.e.s.
Parmi les documents importants issus de l’administration militaire et civile allemande, on trouve notamment des listes d’otages. Ces listes rassemblent des informations sur des actes de résistance et sur les motifs ayant conduit à la sélection de ces personnes comme otages. Les annonces publiques d’exécutions apportent elles aussi des éléments : accusations, condamnations, et parfois des données biographiques concernant les personnes fusillées.
La plupart des dossiers d’enquête des services de police et de renseignement allemands ont disparu, mais on a conservé des rapports synthétiques de la GFP datant d’octobre 1940 à mars 1943, puis à nouveau d’avril 1944 à juillet 1944. Ces rapports mentionnent souvent les noms, les activités et les affiliations de membres du mouvement résistant arrêtés. Les documents de la seconde période sont toutefois moins détaillés.
Pour la Sipo-SD, quelques registres subsistent également, dont le registre des arrestations de Bruxelles (1940-1942) et le Register Seedorf (décembre 1943 – août 1944). Ces documents indiquent qui a été emprisonné·e et pour quels motifs.
Une source majeure d’information se trouve dans les archives des institutions judiciaires et pénitentiaires allemandes. Deux listes sont essentielles : l’Allgemeine Liste (AL, « liste générale ») et la Bestätigungsliste (BAL, « liste de confirmation »). L’AL regroupe sept registres contenant des informations sur les procédures en cours : noms des suspect·es, charges retenues, tribunaux compétents et verdicts. La BAL recense toutes les condamnations à plus de cinq ans de prison, qui doivent être confirmées par le général von Falkenhausen, gouverneur militaire de la Belgique et du Nord de la France.
À cela s’ajoutent des dizaines de milliers de Personalakten (« dossiers d’incarcération ») concernant des détenu·es belges. Pour la Belgique seule, il s’agit de :
- 1500 dossiers pour la prison de Saint-Gilles ;
- 2336 dossiers pour le fort de Huy ;
- ±8000 dossiers pour la Gefängnis Merksplas (une section pénitentiaire allemande) et
- quelques centaines de dossiers pour la prison de Verviers.
On peut aussi compter près de 9400 dossiers provenant de prisons en Allemagne, comme celles de Siegburg, Rheinbach, Wittlich ou Diez. Il est probable que d’autres dossiers de personnes belges détenues se trouvent encore dans des archives allemandes.
Ces Personalakten contiennent des fiches d’identification, des données médicales, des rapports de comportement, des lettres échangées entre détenu·es et familles, des mandats d’arrêt, et souvent le jugement prononcé.
Certaines condamnations peuvent également se retrouver à part, en dehors des Personalakten. Elles sont particulièrement utiles pour nos recherches, car elles décrivent souvent de manière détaillée les actes de résistance commis.
Enfin, les archives d’Otto Gramann, aumônier militaire en chef pour la Belgique et le Nord de la France, offrent un témoignage exceptionnel. Gramann rend en effet visite à des centaines de condamné·es à mort et d’otages, et rédige un rapport après chaque visite. Ces documents donnent donc un aperçu des derniers instants, des convictions et de la personnalité de ces membres du mouvement résistant. Le fonds (0,3 mètre linéaire) porte essentiellement sur les années 1942-1943.
Où ?
En Belgique
- Le Service Archives des Victimes de la Guerre (SAVG) conserve plusieurs documents essentiels : les listes d’otages, le Register Seedorf, les listes AL et BAL, les Personalakten des prisons de Saint-Gilles et de Huy, ainsi que la majorité des Personalakten établies en Allemagne, en plus d’un certain nombre de jugements.
Les Archives de l’État à Beveren conservent les sections allemandes des prisons d’Anvers et de la Gefängnis Merksplas.
- Les Archives de l’État à Liège conservent les sections allemandes des prisons de Liège et de Verviers.
- Le CegeSoma conserve des copies de la plupart des archives des services de police (conservées elles aux Archives générales du Royaume 2, dépôt Joseph Cuvelier), ainsi qu’un ensemble de jugements prononcés en Belgique et en Allemagne.
- Le Mémorial national du fort de Breendonk conserve les archives d’Otto Gramann.
- La banque de donnée The Belgian War Press contient des versions digitalisées d’articles de la presse clandestine relatant l’exécution de membres du mouvement résistant (consultable en ligne).
- Les Archives de la Ville de Bruxelles conservent des copies des communications du tribunal de l’Oberfeldkommandantur de Bruxelles concernant les membres du mouvement résistant fusillé·es entre janvier 1942 et juillet 1944.
- Les Archives de l’État conservent certains documents allemands — listes de membres résistant·es, actes d’accusation, jugements, pièces issues d’enquêtes policières — qui ont servi, après la guerre, de pièces à conviction dans des procès intentés contre des membres de la Sipo-SD. Ces archives sont réparties dans différentes sections des Archives de l’État. Des informations supplémentaires sur l’emplacement exact des archives du tribunal militaire sont disponibles via ce lien.
En Allemagne :
- Le Bundesarchiv Freiburg conservent les Tätigkeitsberichte (rapports d’activité) de la GFP. Ils sont consultables en ligne : ici (RW36, 165–166).
- Le Niedersächsisches Landesarchiv – Wolfenbüttel conserve 235 dossiers de personnes belges détenues dans la prison de Wolfenbüttel.
- Le Landesarchiv Hannover conserve les dossiers de la prison de Hameln.
- Le Landesarchiv Nordrhein-Westfalen, Abteilung Rheinland conserve les dossiers des personnes belges condamnées par le Sondergericht Essen (« tribunal d’exception d’Essen »).
- Le Bundesarchiv Berlin conserve un Mordregister (« registre des assassinats ») contenant des fiches sur 396 Belges exécuté·es en Allemagne, avec renvoi aux jugements du Volksgerichtshof Berlin (« tribunal du peuple de Berlin »), également conservés dans ce Bundesarchiv.
Comment ?
Pour le Service Archives des Victimes de la Guerre (SAVG), les documents allemands concernant une personne donnée sont en général copiés et/ou traduits, puis ajoutés au dossier de la Service Documentation et Recherches (SDD). Lorsque ce travail n’est pas effectué, le dossier du SDD renvoie explicitement aux documents originaux. Les dossiers d’incarcération de Saint-Gilles, de Huy et des prisons allemandes sont accessibles via des fiches papier et des fichiers numériques consultables via le personnel du SAVG.
Les dossiers d’incarcération des sections allemandes d’autres prisons belges disposent tous d’un inventaire. Celui-ci peut être consulté dans l’environnement de recherche en ligne des Archives de l’État, appelé Agatha.
Certains inventaires des archives allemandes conservées au CegeSoma sont également accessibles via la plateforme Agatha. Les rapports de la GFP se trouvent dans la série de microfilms German Records Microfilmed in Alexandria (GRMA), T 501, Roll 108. Un aperçu du contenu de ce microfilm est disponible en version papier dans la salle de lecture du CegeSoma. Une synthèse détaillée a été publiée par Jean-Léon Charles et Philippe Dasnoy :
[Charles, Jean-Léon & Philippe Dasnoy. 1974. Les dossiers secrets de la police allemande en Belgique : la Geheime Feldpolizei en Belgique et dans le nord de la France. Bruxelles : Arts & Voyages. 2 volumes.]
Le CegeSoma possède aussi des jugements de tribunaux allemands à Bruxelles (OFK 572), à Liège (OFK 589) et surtout en Allemagne. En utilisant des mots-clés comme « jugement », « Reichskriegsgericht » ou « Volksgerichtshof », on retrouve ces documents dans le catalogue en ligne Agatha (archives AA 1453 et microfilm 136). Ces copies proviennent du Bundesarchiv Berlin. Pour d’autres archives allemandes (Wolfenbüttel, Hameln, Essen), il faut contacter directement l’institution concernée.
Les Archives de la Ville de Bruxelles ont mis en ligne un inventaire des communications relatives aux membres du mouvement résistant fusillé·es. Leur consultation nécessite une autorisation du ou de la bourgmestre.
Sur le site The Belgian War Press, on peut effectuer une recherche rapide sur les articles de la presse clandestine relatant des exécutions.
La procédure permettant d’accéder aux archives du tribunal militaire, qui contiennent les dossiers judiciaires concernant des membres de la Sipo-SD et de l’administration allemande, est à lire en ligne sur la notice « Justice militaire ».
Enfin, les archives Gramann ne sont consultables qu’après une demande motivée auprès du Mémorial national du Fort de Breendonk.





