Belgique en guerre / Articles

Femmes contre la faim et… contre l’occupant

Thème - Résistance

Auteur : Kesteloot Chantal (Institution : CegeSoma)

Passée la période de « flottement » de l’été 1940, la dégradation des conditions de vie va très rapidement alimenter le ressentiment contre l’occupant. Dans ce contexte, la question du ravitaillement est particulièrement sensible. A Bruxelles, au printemps 1941, ce sont les femmes qui sont à la pointe du mouvement. Leur engagement s’inscrit dans une mobilisation communiste qui va croissant à partir de l’hiver 1940-1941. Celle-ci se déploie essentiellement dans le bassin de Liège mais la capitale n’est pas en reste. Avant que des femmes ne descendent dans la rue, d’autres actions ont déjà eu lieu. Des bagarres ont opposé militants communistes et membres du VNV en mars 1941, des actions sont menées contre des militants rexistes. A l’occasion d’un meeting de Staf De Clercq, quelque deux à trois cents militants – selon la police de Bruxelles - se sont réunis pour entonner l’Internationale sur les marches de la Bourse.

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Institution : CegeSoma
Collection : Kropf/Spronk
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : Bruxelles, vie quotidienne, s.d.

Le retour des prisonniers de guerre et un meilleur ravitaillement

La mobilisation des femmes s’inscrit dans cette chronologie même si les cibles et les modes d’action sont différents. Ici, c’est le retour des prisonniers de guerre et le ravitaillement qui entraînent l’action. Dès le mois de décembre 1940, une mobilisation se fait sur les marchés comme à Schaerbeek ou dans les queues de certaines boucheries ou les locaux du Secours d’Hiver. L’action s’intensifie peu à peu. Elle atteint un premier pic au mois de mai 1941. Le 15, 400 personnes environ réclament des pommes de terre et du pain au cri de « Nos enfants ont faim ! ». Le cortège, qui se distingue par ses drapeaux noirs, se compose de « femmes et d’enfants hâves et chétifs » notent Paul Delandsheere et Alphonse Ooms dans leur journal. Quatre jours plus tard, une nouvelle démonstration se tient dans les Marolles. Parfois, la protestation tourne à la bagarre et au pillage tant la misère gagne du terrain.

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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : La Voix des Femmes n°1, mai 1941

3000 femmes contre la faim

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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : La Voix des Femmes n°2, juin 1941

La manifestation du 29 mai 1941 marque le point d’orgue de cette première vague de mobilisation. Ce jour-là,  3000 femmes – un chiffre confirmé par les Allemands eux-mêmes – défilent dans les rues du centre de Bruxelles, depuis les Marolles jusqu’à la gare du Nord. Qui sont-elles ? Derrière l’initiative, on retrouve des militantes communistes. Début mai est paru le premier numéro du journal clandestin La Voix des Femmes qui relaie les raisons du mécontentement et appelle à la mobilisation. Il est l’organe des « Femmes communistes », une instance mise en place au printemps.

Dans le cortège, des femmes de prisonniers et du quartier des Marolles qui brandissent leur châle noir en guise de drapeaux. Aucun homme ! La consigne est de refuser leur présence pour éviter la répression. Et le 29 mai, la police bruxelloise reste en effet passive.

Du pain et des patates mais aussi la lutte contre l’occupant

Cette manifestation est un cri d’alarme puisant sa source dans un quotidien de plus en plus difficile. Mais l’occupant ne s’y trompe pas. Il faut dire qu’au même moment, la Cité ardente est gagnée par la « Grève des 100.000 ». Ailleurs dans le pays, d’autres femmes (Gand, Mouscron, dans le Borinage…) se mobilisent. Elles luttent pour un meilleur ravitaillement, obtenant d’ailleurs ça-et-là quelques satisfactions comme cette symbolique tasse de lait distribuée tous les deux jours aux enfants des écoles d’Anderlecht. Elles adressent aussi des pétitions à l’autorité occupante pour obtenir la libération des prisonniers de guerre wallons. Même si en matière de ravitaillement, les cibles officielles sont des instances belges en charge de cette problématique, le message est entendu côté allemand. Moins d’un mois plus tard, le Parti Communiste de Belgique est interdit. Il est vrai que le 21 juin 1941, les troupes allemandes ont envahi l’Union soviétique.  Désormais le contexte n’est plus le même. La mobilisation des femmes prendra d’autres formes. Le journal clandestin La Voix des Femmes paraît jusqu’à l’été 1943. Il disparaît peu après l’arrestation de sa principale cheville ouvrière, la militante Suzanne Grégoire (1906-1982) qui était également à l’origine de l’action du Comité des Ménagères.

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Institution : CegeSoma
Légende d'origine : La voix des Femmes n°2, juin 1941

A la Libération aussi… les femmes descendent dans la rue

La Libération ne se traduit pas par une amélioration immédiate du ravitaillement. A nouveau, des femmes descendront dans la rue pour protester et demander un meilleur ravitaillement en charbon, en pain et en beurre. A nouveau, le Parti communiste de Belgique joue un rôle moteur dans cette mobilisation. A nouveau, des drapeaux noirs sont brandis. Le 22 octobre 1944, elles iront même jusqu’à pénétrer dans la zone neutre… d’où elles seront expulsées sans incident majeur.

Bibliographie

Martin Conway, Les chagrins de la Belgique. Libération et reconstruction politique 1944-1947, Bruxelles, Crisp, 2015.

José Gotovitch, Du rouge au tricolore. Résistance et Parti communiste, Bruxelles, Labor, 1992.

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