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Institution : CegeSoma
Collection : Sipho
Droits d'auteur : CegeSoma
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Légende Web : Durant la guerre, le charbon est une matière première très recherchée. La fédération sectorielle a le droit d’accepter ou refuser les commandes allemandes. Soumis à une forte pression, les industriels sont toutefois parfois contraints de céder aux exigences allemandes.
Au coeur de la Belgique occupée

Entrepreneurs devant le tribunal

Thème - Collaboration - Justice

Durant la guerre, les entrepreneurs se retrouvent souvent dans une situation complexe. La frontière entre production et collaboration économique est parfois mince. Découvrez le parcours de deux entrepreneurs au cœur de la guerre ainsi que la manière dont leurs actes ont été jugé après guerre.

Auteur : Brulard Margot (Institution : CegeSoma)

Deux établissements au cœur de la guerre

Les confectionneurs de Binche 

8 mars 1946. La cour militaire de Bruxelles vient de se prononcer dans l’affaire dite des ‘confectionneurs de Binche’ : des industriels binchois sont reconnus «coupable de collaboration économique avec l’ennemi». Ce jugement en appel confirme la décision prise en première instance par le conseil de guerre .

Le motif de l’inculpation est la production par des confections binchoises d’uniformes et de vestes ouatées pour l’armée allemande. 

Armand Vilbajo, Fils d’un ouvrier tailleur à Binche : « Il devait gagner sa vie. On lui a donné des salopettes à faire, il a fait des salopettes » (Jours de Guerre, 31/01/1992, RTBF)

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : Droits Réservés
Légende d'origine : Beaux-Arts. La mode allemande. Défilé de mannequins.
Légende Web : Défilé de mode allemande au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles en 1944. Les maisons de coutures belges étaient, avant-guerre, fortement influencées par la mode française. Pendant l’occupation, l’occupant tente de substituer cette influence par la mode germanique.

Hirsh & co

Pendant la guerre, une autre entreprise produit des vestes en fourrure destinées à l’armée allemande : la maison de couture Hirsch & Cie. À la pointe de la mode, l’établissement fait face à de nombreux défis pendant l’Occupation. 

D’origine juive, seul le plus jeune fils Hirsch rentre en Belgique après la capitulation de l’armée belge. Il quitte finalement le pays en 1942 pour fuir les mesures antisémites. L’entreprise, qualifiée de ‘juive’ par l’Occupant, est placée sous l’autorité d’un commissaire allemand.

Durant l’Occupation, deux commissaires allemands se succèdent chez Hirsch & Co. Leurs comportements varient : le premier, Wilhelm Pée, occupe le poste jusqu’à l’été 1942 laissant place à Karl Schneider qui adopte une attitude plus dure envers l’entreprise.

 La guerre amène également son lot de complications quotidiennes : diminution du personnel, pénurie de matières premières, absence de charbon pour se chauffer, etc.

 Enfin, en ces temps difficiles, les produits de luxe sont moins recherchés et les clients se font rares.

Face à ces difficultés, la maison de couture tente de survivre. Elle continue à produire, et ce notamment pour l’occupant. De temps à autres, certains officiers et fonctionnaires allemands achètent des tenues pour leurs épouses. De plus, à partir de 1941, l’établissement reçoit une commande de vestes et de fourrures s’échelonnant sur plusieurs années de guerre. Cette commande est destinée à un grossiste fournissant la Wehrmacht. Par le biais de ce dernier, l’établissement de couture obtient du charbon supplémentaire.

In fine, la maison Hirsch, tout comme les confectionneurs de Binche, produit des vestes ouatées. Toutefois, contrairement aux entreprises binchoises, le représentant de l’établissement n’est pas condamné après-guerre. Cette différence prouve la difficulté d’évaluer la collaboration économique. Pourquoi ces deux entreprises sont-elles jugées différemment ?

Comprendre la répression de cette collaboration ne peut se faire sans envisager la réalité économique pendant l’Occupation : comment s’organisent les industries? Qui gère la vie économique ? 


La vie économique pendant l’Occupation

Le comité Galopin 

Dès le début de l’Occupation, des questions d’ordre économique apparaissent : faut-il continuer à produire ? Si oui, dans quelles conditions ?

Le comité Galopin, du nom du gouverneur de la Société Générale, Alexandre Galopin, répond à ces interrogations. Composé des représentants des grands holdings et banques ainsi que de quelques industriels, le comité se présente comme le représentant du gouvernement belge dans le domaine économique. Il affirme avoir reçu pour mission de maintenir l’activité économique et d’en fixer les limites. Après la guerre, la preuve de ce mandat n’a jamais pu être fournie. La question du mandat et de son existence constituent un élément de débat important dans la répression de la collaboration économique.

Le comité va œuvrer pour la remise en activité des industries belges en forgeant la doctrine Galopin qui sert de ligne de conduite aux industriels pendant la guerre.

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : Droits réservés
Légende d'origine : Non légendée
Légende Web : Portrait d’Alexandre Galopin. Gouverneur de la Société générale de Belgique, il est à l’origine de la doctrine dite Galopin qui détermine la ligne de conduite à laquelle se réfèrent les entrepreneurs pendant l’Occupation. Il est assassiné en février 1944 par un commando de la DeVlag.

La doctrine Galopin

La doctrine Galopin autorise la reprise de l’activité industrielle, même si cela implique de produire pour l’ennemi. 

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Institution : CegeSoma
Collection : Sipho
Droits d'auteur : CegeSoma
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Légende Web : Bassin industriel de Charleroi pendant l’Occupation. L’industrie lourde continue à produire mais doit respecter les limites établies par la doctrine dite Galopin, notamment l’interdiction de produire des biens de nature militaire.

Trois arguments, liés à l’expérience de la première Occupation (1914-1918), sont invoqués :

  • Assurer l’approvisionnement : la Belgique doit importer pour se nourrir et, du fait du blocus, le ravitaillement par les pays neutres est impossible. L’échange avec l’Allemagne est considérée comme la seule solution : importer des vivres contre des produit industriels.
  • Eviter les déportations : produire maintient les travailleurs en activité, évite un chômage élevé et la déportation des ouvriers belges en Allemagne.
  • Empêcher le démantèlement de l’appareil de production par l’Occupant .

La doctrine Galopin établit toutefois des limites : les industriels doivent s’engager à ne pas produire d’armes ni de munitions, la production doit être limitée au strict nécessaire et la motivation première ne peut pas être l’appât du gain.  


Rapidement, les arguments avancés ne sont plus vraiment valables. Ainsi, dès la fin 1940, le refus de l’Allemagne d’échanger des vivres contre des biens industriels ne fait plus aucun doute. Deux ans plus tard, en octobre 1942, le travail obligatoireest instauré et la déportation en Allemagne des travailleurs belges ne peut plus être évitée. Seul le dernier argument, le maintien des outils de production, reste recevable. Cet argument est d’ailleurs développé et renforcé en 1941 : les élites économiques veulent non seulement maintenir l’appareil de production belge mais également les structures économique du pays afin d’être compétitif sur les marchés à la sortie de guerre. 

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Institution : CegeSoma
Collection : Sipho
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : Non légendée
Légende Web : Durant la guerre, le charbon est une matière première très recherchée. La fédération sectorielle a le droit d’accepter ou refuser les commandes allemandes. Soumis à une forte pression, les industriels sont toutefois parfois contraints de céder aux exigences allemandes.

La répression de la collaboration économique

L’article 115 au cœur des débats

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : Droits Réservés
Légende d'origine : Ganshof Van Der Meersch. Cour militaire.
Légende Web : Séance à la cour militaire. La justice militaire est responsable des procès pour fait de collaboration. Le premier jugement est rendu par le conseil de guerre. La cour militaire est la juridiction d’appel. Contrairement au conseil de guerre, elle juge uniquement sur pièces.

Après la guerre, se pose la question de savoir comment sera jugée la collaboration économique ? Deux possibilités existent : juger strictement sur base de l’article 115 du code pénal qui condamne fermement toute forme de production au bénéfice de l’ennemi ou adapter la législation sur base de la doctrine Galopin

Il est évident que le premier choix aurait engendré la condamnation de la quasi totalité des industriels. Le principe de base de la doctrine, à savoir la nécessité d’une collaboration économique limitée, est donc accepté et l’article 115 est adapté.

Toutefois, les limites posées par la doctrine sont interprétées plus strictement. Le concept d’armes ou de munitions est étendu à tous les biens dont le caractère militaire est reconnu. La justice est également plus sévère face à la question de l’esprit de lucre. L’entrepreneur doit pouvoir prouver qu’il n’a pas agi par appât du gain. 

Le procès des confectionneurs de Binche 

Les confectionneurs de Binche sont condamnés sur cette base de l’article 115 adapté .

Les confections binchoises ont activement cherché à prendre pied sur le marché des uniformes allemands et ont même proposé une offre diversifiée de produits.

Le procès des Binchois fait grand bruit à l’époque. Il reflète les tensions existantes au sein du monde politique par rapport à la répression de la collaboration économique. La question de la légitimité du comité Galopin est au cœur des débats. 

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Institution : CegeSoma
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Légende Web : Extrait du jugement des confectionneurs de Binche prononcé à la Cour militaire de Bruxelles le 8 mars 1946. Le jugement détaille les motifs d’inculpation basés sur l’article 115 qui s’étend à « toutes fournitures faites à l’ennemi et constituant pour ces derniers un secours direct ou indirect, nécessaire ou utile pour la guerre ».

En effet, condamnés en première instance, les confectionneurs font appel. La défense base son argumentaire sur la présence d’un mandat. Les établissements binchois ont reçu, pour leur production, l’aval du comité Galopin. Si ce dernier est, comme il le soutient, mandaté par le gouvernement belge, les confectionneurs ont simplement appliqué les directives des autorités compétentes. 

Les élites économiques, très inquiètes face à la justice, insistent très fort sur ce mandat. Elles font pression sur le monde politique afin que celui-ci intervienne pour atténuer la répression de la collaboration économique.L’auditeur général, Ganshof Van der Meersch, s’y oppose formellement : il ne reconnaitra jamais l’existence d’un tel mandat car aucune preuve matérielle concrète n’existe. Le combat entre l’institution judiciaire et l’establishment économique est âpre.

Dans le cas des confectionneurs de Binche, la possibilité d’un mandat est reconnue comme une circonstance atténuante mais ne modifie pas la condamnation finale. 

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : Droits Réservés
Légende d'origine : Ganshof Van der Meersch. Après guerre.
Légende Web : En tant qu’auditeur général près de la cour militaire, Walter Ganshof Van der Meersch, définit, coordonne et uniformise la politique de répression de la collaboration après la Libération.

Un jugement trop sévère ?

À Binche, cette condamnation est jugée sévère. La population estime que c’est grâce aux patrons des confections qu’elle a pu continuer à travailler ; que c’est grâce à eux, qu’elle a évité la misère et de la déportation.

La justice admet le bon traitement du personnel comme circonstance atténuante pour le principal producteur binchois. Cependant, on peut voir que l’action des confectionneurs est considérée différemment par le pouvoir judicaire et par les ouvriers. 

Jean Daloze, Employé communal à Binche : « la prison, dans un cas comme Debaize, qui a fait tant de bien à la population, cela me parait excessif » (Jours de Guerre, 31/01/1992, RTBF)

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Institution : Kazerne Dossin
Droits d'auteur : J. Bourgeois
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Légende Web : L’ordonnance du 31 mai 1941 contraint les commerçants juifs à apposer une affiche « Entreprise juive » sur leurs vitrines.

Hirsh and Co sauvé 

Au contraire, la compagnie Hirsch & Co n’est pas inquiétée par la justice à la fin de la guerre. Plusieurs hypothèses pourraient expliquer cette décision. 

 Premièrement, la maison Hirsch produit des vestes ouatées pour un grossiste, la Maison de Fourrure J. De Mesmaeker, fournisseur de la Wehrmacht. La demande viendrait du grossiste et donc, contrairement aux confectionneurs de Binche, l’entreprise n’a pas cherché activement à s’introduire sur ce marché et ne produit pas directement pour l’occupant. 

Ensuite, la situation spécifique de l’entreprise, à savoir une entreprise juive sous administration allemande peut également constituer des circonstances atténuantes. La gestion de l’entreprise est sous responsabilité d’un commissaire allemand. 

Finalement, la quantité de vestes produites peut également jouer un rôle. À Binche, la production d’uniformes (dont les vestes ouatées) est considérable. Les confectionneurs ont cherché activement à produire pour les Allemands en s’introduisant sur ce nouveau marché. Comme le jugement le montre, ils produisent différents types d’uniformes. Au contraire, la confection de vestes dans la maison Hirsch constitue une petite partie du travail. La maison n’a pas essayé de s’enrichir en s’introduisant sur un nouveau marché. De manière générale, elle n’a pas tiré profit de l’Occupation puisque son revenu durant les cinq années de guerre est inférieur à celui des cinq années précédant le conflit. L’absence de l’esprit de lucre est un critère essentiel pour l’auditorat général

Jean Dofny, Substitut de l’auditeur militaire : « nous nous trouvons devant les difficultés de la justice » (Jours de guerre, 29/11/1994, RTBF)

À travers ces deux cas, on perçoit que la collaboration économique et sa condamnation constituent un phénomène complexe car il se base sur des critères et des interprétations qui varient dans le temps et selon les personnes (monde judiciaire, monde économique, ouvriers, etc.).    

Bibliographie

Luyten, Dirk. Burgers Boven Elke Verdenking? Vervolging van Economische Collaboratie in België Na de Tweede Wereldoorlog. Brussel: VUB press, 1996.

Nefors, Patrick. Industriële “Collaboratie” in België: De Galopindoctrine, de Emissiebank En de Belgische Industrie. Leuven: Van Halewyck, 2000.

Pouillard, Véronique. “Les Archives de La Maison de Couture Hirsch & Cie.” In Les Archives Des Entreprises Sous l’Occupation : Conservation, Accessibilité et Apport., by Hervé Joly. Lille: IFRESI, 2005.

Pouillard, Véronique, and Ginette Kurgan-Van Hentenryk. Hirsch et Cie, Bruxelles, 1869-1962. Vol. 108. Bruxelles: Ed. de l’Université de Bruxelles, 2000.


Pour en savoir plus...

2998.jpg Articles Collaboration économique Luyten Dirk
3002.jpg Articles Entreprises Luyten Dirk
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