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Institution : CegeSoma/Archives de l'Etat
Collection : Série Cafés à Bruxelles, 1940-1945
Légende d'origine : Le comptoir du Spijtigen Duivel, s.d. [Sipho]
Belgique en guerre / Articles

Entre comptoir et résistance. Le rôle de cafés bruxellois

Thème - Résistance

Auteur : Crombez Stella

Date de publication : 14/10/2026

Pour citer cette page

 

Pendant l’occupation allemande, toutes les activités de résistance ne se déroulent pas dans la clandestinité. Les cafés restent des lieux de rencontre très fréquentés et constituent une composante importante de la vie sociale et culturelle. On y vient pour se détendre, discuter et rencontrer d’autres personnes. Des divertissements y sont aussi parfois proposés, notamment des spectacles de cabaret.

Dans ces espaces publics se développent parfois des activités de résistance. Il en résulte un contraste frappant entre le caractère public du café et la nature clandestine de ces activités. La résistance qui s’organise dans des cafés évolue ainsi constamment à la frontière entre visibilité et clandestinité.

Dans le cadre d’une recherche menée pour le cours d’« Exercices historiques » du bachelier en histoire à l’Universiteit Antwerpen (2e année), les dossiers de reconnaissance constitués après la guerre pour neuf tenanciers de cafés bruxellois ont été étudiés. Il s’agissait de déterminer leurs activités de résistance et le rôle joué par leur établissement. La question centrale portait sur les possibilités qu’un café pouvait offrir à la Résistance : qui résistait, par quelles actions et de quelle manière ?

La résistance dans les cafés

Certains cafés servent de dépôts à la presse clandestine. Leur importance varie fortement, puisqu’il peut s’agir d’une cinquantaine à un millier d’exemplaires. Leur organisation diffère également. Le cafetier Alphonse Feuggelen aménage ainsi une petite salle au premier étage, au-dessus de son café, Le Renard. Des boîtes aux lettres portant les noms d’institutions caritatives y sont installées. Ceux qui le souhaitent peuvent y prendre ou y déposer des journaux clandestins à l’aide d’une clé remise en mains propres ou dissimulée dans la cour du café. Ainsi, en cas de visite de la Gestapo, impossible de savoir qui est responsable du dépôt.

Outre des journaux, certains tenanciers entreposent également d’autres types de matériel. Ainsi, après la guerre, un témoin déclarera que Feuggelen a reçu en dépôt le premier grand poste émetteur venu de Londres. Ce témoignage d’après-guerre est toutefois difficile à vérifier. D’autres, comme Philippine Parmentier ou Louis De Pauw, conservent du matériel destiné à fabriquer de fausses cartes d’identité.

Le rôle du café ne se limite pas à un simple stockage : il constitue également un maillon dans la distribution de la presse clandestine. De nombreux tenanciers transmettent en effet des journaux clandestins à leurs clients. La place qu’ils occupent derrière leur comptoir les rend particulièrement aptes à jouer ce rôle. Ils touchent souvent un large public et sont généralement bien placés pour repérer les habitués susceptibles d’être réceptifs à ce type de lecture.

Dans certains cafés se tiennent même des réunions de réseaux de résistance. La tenancière Catherine Baudelet fait ainsi le guet avec son mari lors de réunions du Parti socialiste belge (PSB). Des socialistes de premier plan comme Achille Van Acker et Louis Major se réunissent dans son établissement.

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Institution : Cegesoma/Archives de l'Etat
Collection : Série "Cafés à Bruxelles", 1940-1945, [Photographie internationale] [Sipho]
Légende d'origine : Intérieur d'un petit café dans le quartier des Marolles à Bruxelles, s.d.

Les risques

D’un côté, les cafetiers disposent de possibilités particulières – un local, un réseau social et une clientèle régulière – susceptibles de favoriser la réussite d’actions de résistance, mais, de l’autre, ils attirent aussi davantage l’attention. Comme pour nombre de résistants, les risques sont considérables et, dans leur cas, peut-être même plus importants.

Partie intégrante de l’espace public, le café constitue une cible relativement aisée pour les contrôles de l’occupant. Les services de police allemands et leurs collaborateurs belges peuvent y entrer sans grande difficulté, ne serait-ce que pour boire une bière. Un exemple révélateur est l’infiltration de la Whitbread Tavern, au 12 boulevard Émile Jacqmain, par le tristement célèbre Prosper Dezitter,, l’un des agents les plus efficaces du contre-espionnage allemand. Travaillant pour la Geheime Feldpolizei puis, à partir de la fin de 1941, pour l’Abwehr, il se fait passer pour un agent canadien des services de renseignement britanniques. Il sera responsable de l’arrestation de pas moins de 23 personnes gravitant autour de la taverne, parmi lesquelles la tenancière Juliette Demeester-Gulley. Cette affaire montre comment les cafés peuvent mettre en contact différents réseaux de résistance, mais aussi combien de telles rencontres sont dangereuses lorsqu’elles se déroulent dans un lieu public. Ils sont également des lieux où sont commis plusieurs attentats. 

La consommation excessive d’alcool constitue un danger supplémentaire. Le café est par excellence le lieu de la consommation d’alcool et de l’ivresse. Or celles-ci font mauvais ménage avec la discrétion qu’exige le travail de résistance. On connaît des exemples d’informateurs qui, malgré leur patriotisme, ont divulgué sous l’effet de l’ivresse des informations sensibles au sein même des cafés.

Il importe toutefois de préciser que tous les cafetiers étudiés dans le cadre de cette recherche n’ont pas nécessairement mené leurs activités de résistance dans leur propre établissement. Il n’allait donc pas de soi pour chacun d’entre eux d’y affronter les risques liés à ces activités. Ils n’en ont pas moins contribué à la lutte contre l’occupant, par exemple en distribuant des journaux clandestins, en hébergeant des parachutistes ou en fournissant de fausses cartes d’identité.

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Institution : CegeSoma/Archives de l'Etat
Collection : Série Attentats 318
Droits d'auteur : CegeSoma/Archives de l'Etat
Légende d'origine : Assassinat de M.V., tenancière de café à Ixelles, 2/3/1943
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Institution : CegeSoma/Archives de l'Etat
Droits d'auteur : CegeSoma, droits réservés
Légende d'origine : Prosper Dezitter, s.d.

Sur scène

Des formes de résistance ne se limitent pas à ce qui se passe en coulisses : elle se manifeste parfois aussi sur scène. Dans les cafés-cabarets, elle peut prendre une forme plus explicite. Le chansonnier Edgard Dobbelaere en offre un exemple particulièrement intéressant.

Il se produit dans les cafés et les théâtres bruxellois. Après la guerre, il est reconnu comme résistant en raison de son rôle dans la diffusion de la presse clandestine, mais son dossier contient surtout de nombreux témoignages relatifs à ses spectacles. Sous le pseudonyme de « Willy », il interprète des monologues satiriques et des chansons au ton clairement antiallemand. Ces spectacles ne passent pas inaperçus, comme en témoigne notamment un article paru en 1942 dans Le Pays réel, le « quotidien de combat de Rex », qui rend compte avec inquiétude de ses représentations au café La Boîte à sel. Le journal décrit Dobbelaere comme un « militant anglophile » qui, par le détour de l’humour, critique l’occupant et ses alliés. Dans ses histoires et ses plaisanteries, il évoque ainsi la situation politique en Allemagne et les défaites militaires de l’Italie, tandis que le public reprend avec enthousiasme des chansons en anglais. L’auteur de l’article – « Le passant » – conclut par ces mots : « Voilà peut-être un petit monsieur qu’il conviendrait de rappeler à l’ordre ! ».

Les témoignages contenus dans son dossier de reconnaissance constitué après la guerre corroborent ce tableau, mais sous un autre aspect. Ces sources soulignent que ses spectacles constituent une importante source de réconfort et contribuent à entretenir le moral. « Willy » joue un rôle important pour son public, au sens propre comme au figuré.

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Institution : KBR
Légende d'origine : Le Pays réel, 11 juin 1942

Il est toutefois remarquable que cette forme de « résistance sur scène » ne soit pas prise en compte dans les critères officiels de reconnaissance du statut de « résistant » après la guerre. Les formes culturelles et symboliques de résistance ne constituent en effet pas une catégorie spécifique de la reconnaissance d’après-guerre et restent dès lors difficiles à repérer dans les sources.

Bibliographie

Sources:

Service "Archives des Victimes de la Guerre"/Archives de l'Etat (résistance par la presse clandestine et résistance civile)

Dossiers de reconnaissance de Catherine Baudelet, Juliette Demeester, Louis De Pauw, Edgard Dobbelaere, Alphonse Feuggelen, Ferdinand Geninazzi, Victoire Gladysz , Philippine Parmentier, Pierre Schelck.

CegeSoma/ARchives de l'Etat (Agent de renseignement et d'action)

Juliette Demeester, Alphonse Feuggelen, Victoire Gladysz, René Lafon, Philippine Parmentier.

Publications

de Launay Jacques & Offergeld Jacques, La vie quotidienne des Belges sous l’Occupation 1940-1945, Bruxelles, Paul Legrain, 1982.

Murray Christopher Brent (dir.), Musical Life in Belgium During the Second World War, Revue belge de Musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap, vol. 69, 2015.

Rodriguez Hugo & Dobbelaere Itzana, « Les cabarets montmartrois ou cabarets de chansonniers à Bruxelles sous l’Occupation », Revue belge de Musicologie, 69, 2015, p. 239-255.

Taghon Peter & Roba Jean-Louis, Brussel, 1940-1945 (België in oorlog : toen en nu, t. 1), Erpe, Krijger, 2000.

Verbeke Gabriël, De gewetenloze spion. Prosper Dezitter, de nummer 1 van de Duitse contraspionage 1940-1944, Coxyde, Klaproos, 1998.

Pour citer cette page
Entre comptoir et résistance. Le rôle de cafés bruxellois
Auteur : Crombez Stella
Date de publication : 14/10/2026
https://www.belgiumwwii.be/belgique-en-guerre/articles/entre-comptoir-et-resistance-le-role-de-cafes-bruxellois.html