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Expulsion de Juifs et de Juives vers le Limbourg (1940-1941)

Thème - Persécution des Juifs

Auteur : Styven Dorien (Institution : Kazerne Dossin)

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Entre décembre 1940 et février 1941, plus de trois mille étrangers sont expulsés d’Anvers par la Feldkommandantur allemande et envoyés dans la province du Limbourg. La grande majorité sont juifs et juives. Cette expulsion constitue la première rupture majeure dans la vie de la population juive d’Anvers sous l’Occupation nazie. Elle aura un impact considérable sur leurs chances de survie ultérieures.

Organiser l’expulsion

Les motifs de cette expulsion massive vers le Limbourg font encore actuellement l’objet de recherches. Il s'agirait vraisemblablement d'une mesure militaire prise en prévision de l'opération Seelöwe, l'invasion prévue de l'Angleterre par les nazis. Le 12 novembre 1940, le Militärbefehlshaber donne, par décret, aux Kommandanturen de Flandre orientale, de Flandre occidentale et d’Anvers le droit d’imposer le lieu de résidence de la population. Avec ces expulsions forcées, l’administration d’occupation souhaite sans doute protéger la région côtière et le port d’Anvers, d’importance stratégique.

Le 20 novembre 1940, le Feldkommandantur d'Anvers demande au gouverneur provincial de fournir six listes nominatives de personnes de nationalité étrangère, dont une liste de tous les Allemands et Allemandes arrivé·es depuis début 1933, de tous les Tchécoslovaques arrivé·es depuis début 1938 et de tous et toutes les apatrides originaires de territoires occupés par l'Allemagne nazie. Une septième liste doit recenser tous les Juifs et Juives, mais à la fin du mois de novembre 1940, la province et les communes ne disposent pas encore de données sur ceux-ci. Ce n’est en effet qu’à partir du 11 décembre 1940 qu’on commence à inscrire la population juive dans les Judenregister communaux. La police des étrangers d’Anvers se plonge donc dans ses propres dossiers à la recherche de passeports de Juifs et Juives originaires d’Allemagne portant la lettre « J », d’actes de naissance polonais mentionnant la religion juive, ou de documents de Juifs et Juives du Reich allemand portant les prénoms obligatoires « Israël » ou « Sara ». Ces informations sur l’origine juive d’une personne sont ensuite ajoutées aux six listes de noms d’individus étrangers.

Les listes que la Feldkommandantur reçoit finalement le 28 novembre 1940 contiennent 7321 noms d’étrangers et d’étrangères de l’agglomération d’Anvers qui doivent être expulsé·es, presque tous et toutes sont juifs. 

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Institution : Musée juif de Belgique
Droits d'auteur : Tous droits réservés
Légende d'origine : Un formulaire du Registre des Juifs d'Anvers, au nom de Hinda Lemberger. Le cachet de l'étoile de David rouge montre qu'elle a enlevé son étoile de David.

Les trains vers le Limbourg

À partir du 18 décembre 1940, la police locale remet des ordres d’expulsion individuels et numérotés. La personne visée doit se présenter, éventuellement accompagnée des enfants mineurs de la famille, à la gare d’Anvers-Sud. La population se soustrait massivement à cet ordre. Sur l’ensemble des adultes visés, seul un tiers (34,98%) se présente effectivement. Beaucoup d’autres quittent Anvers de leur propre initiative, présentent un certificat médical d’exemption authentique ou falsifié, refusent de signer l’accusé de réception de l’ordre, ou ne se présentent tout simplement pas.

Au final, 3 293 individus – adultes visés par l’ordre et leurs enfants mineurs – se présentent à la gare. Parmi eux, 3 190 sont juifs. Les autres sont principalement des partenaires non juifs et des enfants issus de mariages mixtes. Ils partent entre le 21 décembre 1940 et le 12 février 1941 à bord de neuf trains en direction de la province du Limbourg. Des membres de la Croix-Rouge flamande et un ou deux agents de police anversois les accompagnent. Ce n’est que lors du premier départ que des Allemands se trouvent à bord du train.

À leur arrivée en gare de Hasselt, les familles expulsées sont accueillies par les bourgmestres de différentes communes limbourgeoises. Elles sont ensuite réparties en petits groupes entre les différents bourgmestres, puis acheminées vers leur point de destination. Elles se répartissent ainsi dans 35 villes et communes, allant de grandes villes comme Genk à de petits villages tels que Schulen, Neeroeteren et Alken.

Regina & Benedikt, juives Limbourg
Institution : Kazerne Dossin
Collection : Fonds Benedikt Felsen et Regina Degen
Droits d'auteur : Tous droits réservés
Légende Web : Regina Degen, deuxième en partant de la gauche, et Benedikt Felsen, à droite, avec leur famille d'accueil, les Paulissen à As après leur expulsion d'Anvers au Limbourg en 1941. Toutes deux seront déportées en 1942 à la caserne Dossin, puis moururent à Auschwitz-Birkenau.

Les conditions de vie quotidiennes dans la campagne limbourgeoise

Les conditions de vie des Juifs et Juives d’Anvers dans le Limbourg varient considérablement. Les familles sont logées dans des maisons particulières inoccupées et dans des bâtiments publics tels que des écoles, ou sont accueillies par des familles d’accueil. Parfois, les conditions de logement sont tout simplement déplorables et le logement se résume à une grange humide située dans un champ en friche. Souvent, plusieurs familles sont regroupées au même endroit.

Les Juifs et Juives expulsé·es sont soumis·es à une surveillance stricte. Ils et elles doivent se présenter quotidiennement auprès des autorités locales et il leur est formellement interdit de travailler. Privé·es de leurs revenus à Anvers, c’est la section locale de la Commission d’assistance publique (le CPAS actuel) qui doit subvenir à leurs besoins. Néanmoins, certains et certaines travaillent au noir chez des agriculteurs des environs, voire dans les mines de charbon.

La vie quotidienne dans les communes limbourgeoises présente deux visages. D’une part, on y connait une certaine forme de liberté au quotidien. À Beverlo, par exemple, les personnes expulsées créent une synagogue, et dans plusieurs villages, les plus jeunes enfants vont normalement à l’école locale. Dans certains cas, des amitiés étroites se nouent même entre les familles juives et leurs hôtes limbourgeois. D’autre part, l’antisémitisme reste omniprésent. Max Schindler raconte après la guerre comment, enfant, il a été encerclé et inspecté par des enfants du coin dans la cour de récréation pour vérifier « s’il n’avait pas de cornes » (comme le diable).

Le camp de travail « Op den Holven » à Overpelt

À partir du 21 mars 1941, certaines personnes expulsées – femmes, enfants, personnes malades et hommes de plus de soixante ans – sont autorisées, pour des raisons inconnues, à rentrer à Anvers. Les hommes en bonne santé, jugés aptes au travail, ne reçoivent toutefois pas encore la permission de quitter le Limbourg. À la fin du mois d’avril 1941, l’occupant décide d’installer dans la commune limbourgeoise d’Overpelt le camp de travail « Op den Holven ». De début juin à fin août 1941, ce camp accueille environ 160 Juifs soumis au travail forcé. Leur tâche est particulièrement pénible : ils doivent assécher une zone marécageuse pour la transformer en terres agricoles.

Les hommes travaillent sans chaussures adéquates, les pieds constamment trempés, et manquent de nourriture. Malgré la dureté du labeur, « Op den Holven » se distingue nettement des autres camps de travail nazis. Durant les premières semaines, le camp n’est pas entouré de clôtures et la surveillance est assurée par des agents de police belges. Les installations restent relativement supportables : il y a un médecin, une infirmerie, un coiffeur et une blanchisserie. Les Juifs peuvent envoyer et recevoir du courrier, et le règlement du camp mentionne même un versement d’un salaire journalier.

À la mi-août 1941, la Feldkommandantur de Hasselt décide que tous et toutes les Juifs et Juives d’Anvers, y compris les travailleurs forcés d’« Op den Holven », doivent quitter définitivement le Limbourg avant le 31 août 1941. Les hommes du camp ne sont cependant pas renvoyés à Anvers : on leur ordonne de s’installer à Bruxelles. Leurs conjointes et leurs enfants les y rejoignent. À la fin de l’été, il ne reste plus aucune personne juive originaire d’Anvers dans le Limbourg.

Op den holven
Institution : Kazerne Dossin
Collection : Collection commune d'Houthalen
Droits d'auteur : Tous droits réservés
Légende Web : Lettre concernant les conditions de travail des Juifs au camp d'Overpelt, 16 janvier 1986.
Juifs à Bilzen
Institution : United States Holocaust Memorial Museum
Collection : Gisele Soldinger Warshawsky
Droits d'auteur : Tous droits réservés
Légende d'origine :
Légende Web : Portrait de groupe de personnes juives expulsées de force à Bilzen au Limbourg.

Impact sur les chances de survie

À partir de 1942, l’expulsion vers le Limbourg pèse lourdement sur les chances de survie des populations concernées. Parmi celles et ceux qui ont été envoyé·es dans cette province, pas moins de deux tiers (65,74%) sont déporté·es. Ce pourcentage est nettement plus élevé que celui de l’ensemble de la population juive anversoise, dont un peu plus de la moitié (56,03 %) a été déportée, et que celui de la population juive de Belgique dans son ensemble, dont un peu moins de la moitié (45%) a subi le même sort. 

Lorsque l’occupant commence, en juillet 1942, à diffuser des Arbeitseinsatzbefehle (« ordres de travail ») pour que les Juifs et Juives se rendent à la caserne Dossin à Malines, les personnes qui ont été expulsées vers le Limbourg obéissent plus souvent à ces convocations que celles qui ne l’ont pas été. 

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Institution : Bibliothèque Royale de Belgique (KBR)
Droits d'auteur : Tous droits réservés
Légende d'origine : La Libre Belgique, 12/5/1945, p. 3

Un quart (26,25%) de ceux qui ont séjourné dans le Limbourg se sont présentés à Malines avec un ordre de travail. Parmi les Juifs et Juives d’Anvers qui n’avaient pas été envoyé·es dans le Limbourg, ce nombre tombe à un sur huit (13,03%). L’expulsion vers le Limbourg a créé chez les personnes juives anversoises l’illusion d’un sentiment de sécurité. Pour beaucoup, le séjour dans la région avait été relativement paisible, les familles étant restées ensemble. Le travail forcé dans le camp « Op den Holven » était pénible, mais pas mortel, et donnait une image trompeuse de ce qu’était réellement un camp de travail nazi. Nombre de Juifs et Juives expulsé·es ont probablement pensé que la nouvelle convocation à l’Arbeit en juillet 1942 annoncerait des conditions similaires. Cette erreur d’appréciation leur a été fatale.

Bibliographie

Corb-Rosenbaum Noam, “The Limburg Enigma”, The Journal of Holocaust Research, 39 (2025), 221-243.

Degens Ignace, Joodse uitwijkelingen te Limburg. Het relaas van de uitwijzing van Antwerpse vreemdelingen naar de provincie Limburg, 21 december 1940- augustus 1941, thèse de doctorat non publiée, Vrije Universiteit Brussel, Bruxelles, 2003.

Rutten Mathieu, De joden en zigeuners in Limburg: bronnen en gegevens over hun aanwezigheid in Limburg tijdens de Tweede Wereldoorlog, s.n., Tongres, 2007.

Saerens Lieven, Vreemdelingen in een Wereldstad. Een geschiedenis van Antwerpen en zijn Joodse bevolking (1880-1944), Lannoo, Tielt, 2000.

Styven Dorien & Vanden Daelen Veerle, “The ‘Antwerp specificity’. Differences in deportation numbers”, Revue Belge d’Histoire Contemporaine, LIV (2024, 1), 8-39.

Sources externes

Voir aussi

bso-97-j-bourgeois.jpg Articles Persécution des Juifs sous l'Occupation allemande Schram Laurence
Razzia Brussel Articles 3 septembre 1942. La rafle des Juifs de Bruxelles Kesteloot Chantal
Arrivée des Juifs Articles Caserne Dossin, Camp de rassemblement pour Juifs et Tsiganes. Schram Laurence
KD_00884_P002182 Articles Persécution des Juifs à Anvers : une situation spécifique Styven Dorien - Vanden Daelen Veerle
Pour citer cette page
Expulsion de Juifs et de Juives vers le Limbourg (1940-1941)
Auteur : Styven Dorien (Institution : Kazerne Dossin)
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