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Légende d'origine : Libération Bruxelles 3 septembre 5 heures du soir Chaussée d'Alsemberg
Au coeur de la Belgique occupée

Les meurtres à la libération : l'assassinat du juge Armand Dupont-Lacroix

Thème - Justice - Collaboration

Mercredi soir, 8 novembre 1944. Des coups de feu retentissent dans la rue du Marais à Chardons à Ghlin, près de Mons. La victime ? Le juge d'instruction Armand Dupont-Lacroix. Le motif ? L'homme est suspecté d'avoir eu des liens avec les rexistes pendant la guerre. Ce dossier suscite un certain nombre de questions. Pourquoi les relations entre résistance et justice sont-elles si difficiles lorsque des meurtres sont commis à la libération ? Quelle est la position des autorités ? Comment réagissent les services de police et les magistrats ? Quelle est la signification de cette affaire pour la période d'après-guerre ?

Auteurs : Pluym Charlotte (Institution : UGent) - Cachet Tamar (Institution : CegeSoma)

Mercredi soir, 8 novembre 1944. Des coups de feu retentissent dans la rue du Marais à Chardons à Ghlin, près de Mons.

La victime ? Le juge d'instruction Armand Dupont-Lacroix.

Le motif ? L'homme est suspecté d'avoir eu des liens avec les rexistes pendant la guerre.

Les auteurs ? Il apparait très vite que les auteurs viennent des milieux de la résistance. Dupont-Lacroix est connu pour ses supposées sympathies rexistes. Commence alors une chasse à l'homme qui porte à leur apogée les tensions entre la résistance, la justice et l'opinion publique. Mais l'enquête s'enlise rapidement. Il faudra attendre 1952 pour pouvoir connaître les véritables auteurs. Et même à ce moment, le procès se déroule dans des conditions difficiles, vu leur profil.

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Institution : CegeSoma
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Légende d'origine : Libération de Bruxelles dimanche soir 3 septembre Chaussée d'Alsemberg.

Ce dossier suscite un certain nombre de questions. Pourquoi les relations entre résistance et justice sont-elles si difficiles lorsque des meurtres sont commis à la libération ? Quelle est la position des autorités ? Comment réagissent les services de police et les magistrats ? Quelle est la signification de cette affaire pour la période d'après-guerre ?

La victime

Armand Dupont-Lacroix a la réputation d'être un personnage ambitieux, aux intérêts multiples. Dans la société montoise, il occupe une place à part. Il a énormément de pouvoir et jouit d'un grand prestige, en raison de ses nominations successives : avocat, juge suppléant, substitut du procureur du Roi et juge d'instruction. Bref, une position qui ne lui vaut pas que des amis. Dans les milieux de la résistance, le bruit circule en outre qu'il est rexiste. Dupont-Lacroix, y affirme-t-on, aurait particulièrement ciblé les résistants et leurs actions pendant la guerre. On lui impute bon nombre de perquisitions effectuées à la suite du sabotage de voies ferrées.

Son attitude sous l'Occupation laisse à penser que Dupont-Lacroix n'est pas favorable à la résistance, mais cela n'en fait pas pour autant un rexiste ni un collaborateur. Pourtant, il est abattu de sang-froid le 8 novembre 1944. Il laisse une femme et sept enfants. L’occupant à peine chassé du pays, une tout autre guerre débute à Ghlin. Elle va se tenir durant les mois et les années qui suivent la Libération. Une guerre entre la résistance, la justice et l'opinion publique.

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Institution : CegeSoma
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Légende d'origine : Maison de J. Pevenasse (en fuite) située au 23, quai de la Sambre à Charleroi. Elle a été détruite après la guerre.

La résistance et les meurtres à la libération

Le 2 septembre 1944, les Alliés libèrent Mons du joug allemand. Deux mois et six jours plus tard, Mathilde Lacroix trouve sur le seuil de sa maison le corps ensanglanté et sans vie de son époux. Ce drame symbolise le chaos, la confusion et la détresse qui règnent dans les mois suivant la Libération.

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Institution : CegeSoma
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Légende d'origine : Troupes anglaises à Bruxelles sept 44

La population vit, c'est vrai, dans l'ivresse de la liberté retrouvée. Mais la répression dont sont victimes, en pleine rue, de supposés collaborateurs prend progressivement le dessus. L’intensité des exactions diffèrent  selon les régions. Les tensions sont telles qu'en certains endroits, on se trouve après quelques semaines au bord d'une véritable guerre civile. Les valeurs morales et les normes s'estompent, ce qui pousse la résistance, elle aussi, à se livrer à des crimes.

De plus, de nombreux résistants sont mécontents, frustrés et ont soif de vengeance : la rapidité de la libération restreint fatalement leur participation aux opérations militaires. Aussi leur 'héroïsme' pendant la guerre ne leur semble-t-il pas toujours reconnu à sa juste valeur. Sur le plan économique, leur vie n'est pas plus facile : plusieurs d'entre eux sont chômeurs et subissent des privations au quotidien. Dans les premiers mois qui suivent la libération, la déception conduit à un climat revanchard exacerbé.

Archives de la série Inédits, 19/11/2003, RTBF 

Beaucoup font preuve d'une violence extrême. Ils ne se livrent pas seulement à des vols et à des pillages, mais arrêtent aussi des collaborateurs réels ou supposés, souvent sur la base de dénonciations anonymes. En septembre 1944, des partisans armés arrêtent Dupont-Lacroix. Faute de preuves, ils finissent par le libérer. Mais les choses n'en restent pas là. Il arrive régulièrement que des résistants refusent à de supposés collaborateurs le droit à un procès en bonne et due forme en les assassinant. C'est le cas de Dupont-Lacroix.

L'attitude du gouvernement et le désarmement de la résistance

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : Droits réservés
Légende d'origine : Londres (février 1942). De droite à gauche: Gutt, Spaak, Pierlot, De Vleeschauwer.

Le Premier ministre Pierlot et ses collègues reprennent les rênes du pays en mains le 14 septembre 1944. Après le retour de Londres, le gouvernement fait du maintien de l'ordre public une priorité politique : remettre en place la police et la gendarmerie et mettre un terme aux violences que commet la résistance. Mais ce dernier objectif ne s'avère pas simple à réaliser.

L'enquête sur l'assassinat de Dupont-Lacroix se dirige très vite vers les partisans armés. Ces résistants de gauche jouent un rôle particulier dans la Belgique d'après-guerre : ils sont extrêmement populaires après la Libération, au même titre que le Front de l'Indépendance (FI). Le gouvernement a toutes les peines à les garder sous contrôle. C'est que de nombreux membres de la résistance veulent profiter du vide du pouvoir pour en prendre leur part. Ils refusent de se laisser mettre sur la touche.

Le gouvernement échoue de surcroît à désarmer la résistance. Au lieu d'y procéder avec rapidité et détermination, il le fait de manière fugace et superficielle. Le désarmement provoque aussi de forts mécontentements parmi les résistants, qui y voient une tentative du gouvernement pour les diaboliser et les marginaliser.

Résistance et justice : une relation caractérisée par de vives tensions

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Auteur : Otto Kropf
Institution : CegeSoma
Collection : Spronk
Droits d'auteur : Spronk
Légende d'origine : Non légendée
Légende Web : Le Palais de justice de Bruxelles (Place Poelaert ) symbolise, par son architecture monumentale et sa taille imposante, l’importance du pouvoir judiciaire belge. Le bâtiment impressionne jusque et y compris le Führer lors de son passage en Belgique en 1940.

Le gouvernement n'est pas seul à être confronté, à partir de septembre 1944, à la lourde tâche de remettre les choses en ordre : la justice doit elle aussi s'y atteler. Mais l'assassinat de Dupont-Lacroix frappe la magistrature dans ses propres rangs. Dupont était un personnage-clef dans la justice montoise, et son décès pousse à son comble la pression qui s'exerce sur les magistrats. Le procureur du Roi estime l'affaire trop délicate que pour la creuser tout de suite à fond. Ce ne serait pas bon, pense-t-il, pour maintenir le calme dans la région.

Le parquet rouvre pourtant une enquête, certes fort tard et seulement après avoir pris connaissance de nouveaux éléments. Huit années après la mort du juge d'instruction, la justice identifie les deux assassins : Ballez et Doverchain, deux résistants. Reconnus en tant que résistants armés, ils doivent être jugés par un conseil de guerre. Ce tournant dans l'instruction est source de nouvelles interrogations et de nouveaux problèmes.

Comment la justice doit-elle fixer la durée de la  peine ? Peut-on punir sévèrement les prévenus, ou leur profil de résistants constitue-t-il une circonstance atténuante ? Doivent-ils d'ailleurs être punis ? Comment parvenir au juste équilibre en tenant compte des principes généraux du droit ?

La force de l'opinion publique

En 1952 et en 1953, l'affaire Dupont-Lacroix fait régulièrement la une de différents journaux wallons. Elle passionne l'opinion publique. Les journaux font également état de grandes manifestations dans la région de Mons. Le procureur du Roi fait régulièrement parvenir des coupures de presse au conseil de guerre à Bruxelles pour l'informer de l'état de l'opinion publique sur place, qui demande la libération des deux hommes. Même s'il est difficile de dire quel rôle l'opinion publique joue exactement dans le procès de Ballez et Doverchain, il ne faut pas en sous-estimer l'impact.

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Institution : Université de Mons
Collection : Journal de Mons et du Borinage; La Province; Le Peuple
Légende Web : Collage

Le jugement tombe le 10 décembre 1953. Ballez et Doverchain sont reconnus coupables de meurtre. Mais en raison de leur profil de résistants, la peine de saurait être supérieure à cinq ans de réclusion. Aussi le conseil de guerre décide-t-il de laisser tomber. Ballez et Doverchain sont libres.

La partie civile fait aussitôt appel. En mars 1954 intervient un nouveau verdict : les deux résistants, cette fois, sont condamnés à cinq ans de réclusion. Ballez et Doverchain se pourvoient en cassation, mais la Cour de cassation confirme l'arrêt. Les deux hommes se retrouvent en prison pour cinq ans, une peine particulièrement légère pour un assassinat.

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Institution : CegeSoma
Collection : Actualit
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : La Prison de St. Gilles à Bruxelles
Légende Web : Couloir de la prison de Saint-Gilles en 1939. Pendant la guerre, la prison continue de fonctionner. Certaines de ses sections sont réquisitionnées par l’occupant allemand pour y incarcérer des détenus en particulier.

L'héritage d'une période sombre

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Institution : CegeSoma
Droits d'auteur : Droits Réservés
Légende d'origine : Libération Bruxelles 3 septembre 5 heures du soir Chaussée d'Alsemberg
 

La période difficile qui suit la Libération ne peut que toucher la résistance. Les violences excessives, au nombre desquelles l'assassinat de Dupont-Lacroix, mettent son image à mal : il devient difficile de distinguer le bien du mal, la résistance de la criminalité, l'abnégation du crime.

La justice a beaucoup de mal elle aussi, dans la période d'après-guerre, à rester à flot. Le cas du juge d'instruction de Mons montre les dissensions à l'intérieur même de l'appareil judiciaire. Si on y ajoute l'absence d'une autorité centrale et la puissance de l'opinion publique, tous les ingrédients sont réunis pour déboucher sur une véritable crise.

En effet, ces influences internes et externes freinent la continuité de la justice. Au départ, on évite de lancer une enquête judiciaire dans l'intérêt de la sécurité publique, et pour calmer les esprits. Après huit ans, l'enquête s'accélère malgré tout après l'identification des auteurs, et la justice doit s'adapter. Mais l'incertitude, l'improvisation et la confusion qui règnent dans les plus hautes sphères  de la magistrature font qu'on opte, en définitive, pour une voie médiane : une condamnation, mais à une peine particulièrement légère. On voit bien, au travers de ce choix, que la justice ne réussit pas toujours, après la guerre, à mener une politique cohérente.

Bibliographie

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Thiry, Amandine. “Le Tribut Des Temps Troubles”. La Justice Face Aux Homicides Attribués à La “Résistance” Dans l’arrondissement Judiciaire de Mons (Avril 1943-Novembre 1944). Louvain-la-Neuve: Presses universitaires de Louvain, 2015.

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Pour en savoir plus...

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