L'histoire de la persécution des Juifs en Belgique a longtemps été dominée par l'image de Juifs considérés comme des victimes résignées. Des recherches récentes démontrent toutefois de manière irréfutable, sur la base de chiffres, que la communauté juive a joué un rôle actif et essentiel dans la résistance belge. Il n’existait pas de résistance juive unique. Les résistances juives étaient très ramifiées, motivées par des idéologies, de natures diverses, mais aussi fragmentées. Les Juifs ont ainsi apporté une contribution importante à la lutte contre l'occupant et ce, malgré la pression extrême et génocidaire des rafles, des déportations et de l’antisémitisme latent, notamment dans une ville comme Anvers.
Le profil de la résistance juive
Après la guerre, des dizaines de milliers de personnes vivant en Belgique ont été reconnues comme résistants par les autorités. Leurs dossiers de reconnaissance constituent la base la plus solide pour recueillir des données sur la résistance juive. En Belgique, après la guerre, au moins 1.164 Juifs - hommes et femmes - ont officiellement été reconnus comme résistants, sous un ou plusieurs statuts : résistant armé, résistant civil, résistant dans la presse clandestine ou agent de renseignement et d’action. Ce nombre constitue un minimum absolu, non seulement car des centaines de demandes de reconnaissance émanant de Juifs ont été rejetées pour des raisons administratives, mais aussi parce que de nombreux Juifs décédés ou émigrés n’ont jamais introduit de dossier; qui plus est, du fait du génocide, le nombre d'ayant-droits potentiels était lui aussi fortement limité. Ainsi, en comparaison avec les 55.670 Juifs enregistrés par la Sicherheitspolizei-Sicherheitsdienst (Sipo-SD) allemande, ces 1.164 résistants juifs reconnus signifient qu'en Belgique, au moins un Juif sur cinquante (2,09 %) était actif dans la résistance. Ce chiffre est légèrement supérieur au taux de participation de la population belge non juive (1,85 %).
L'âge moyen des résistants juifs était de 34 ans, la majorité d'entre eux (63 %) se situant dans la tranche d'âge de 20 à 39 ans. En termes d'origine, plus de 55 % sont nés en Pologne, seuls 10 % en Belgique. Ces chiffres reflètent, en fait, la réalité démographique d'avant-guerre, où plus de 90 % de la population juive de Belgique était de nationalité étrangère. Ils et elles étaient exposés à un danger extrême – à la fois en tant que résistant recherché et Juif persécuté – comme en témoigne le fait que 297 de ces résistants reconnus (25,52 %) ont été déportés via la caserne Dossin à Malines.
Collection : Herbes amères - David Lachman
Légende d'origine : Adèle et Anna Korn ont servi comme infirmières dans les Brigades Internationales ; elles ont été actives dans la résistance juive.
Ancrage idéologique et actes de résistance
Collection : Fonds Safar-ova (KD_01018), KD_01018_000017
Légende d'origine : Les cousines Roza Safar-ova (à droite) et Ruzena, alias Jeanne Safar-ova (à gauche), posent aux côtés d'un porte-drapeau inconnu brandissant le drapeau du corps 033 des Partisans armés. Pendant la guerre, Roza était membre de la section d'Anvers.
La résistance juive organisée était fortement orientée à gauche. Près de 70 % des résistants juifs armés sont affiliés au Front de l'indépendance (FI), mouvement communiste dont font partie les Partisans Armés (PA) et les Milices Patriotiques (MP). Cela s'explique très probablement par la société juive d'avant-guerre, où les partis politiques (par exemple Poale Zion, Zeire Zion, le Bund) et les groupes de gauche jouent un rôle important dans la mobilisation politique. Pendant l'occupation, la section juive de la Main d'Oeuvre Immigrée (MOI) du Parti communiste de Belgique a joué un rôle de premier plan dans la collecte de fonds, la presse clandestine et la résistance armée du PCB. Ils se sont opposés en recourant à la violence tant contre l'occupant qu'à l'encontre de l'Association des Juifs en Belgique (AJB), une institution créée sur ordre des nazis pour rationaliser administrativement la persécution des Juifs. Cela a donné lieu à des actions ciblées : le 25 juillet 1942, des membres juifs du corps mobile des partisans de Bruxelles prennent d'assaut les bureaux de l'AJB à la gare du Midi pour y incendier les dossiers relatifs à l'Arbeitseinsatz (travail obligatoire). Bien qu’ils aient réussi leur coup, une copie du dossier avait déjà été transmise à la Sipo-SD. Un peu plus d'un mois plus tard, le 29 août 1942, les partisans Moszek (Wladek) Rakower, Simon Engielszer et Chaïm Abel éliminent Robert Holzinger, le responsable juif de l'Arbeitseinsatz de l'AJB. Par ailleurs, des résistants ont également participé à des attentats de grande envergure contre des cibles issues des milieux de la collaboration, comme l'attentat à la bombe du 6 septembre 1942 au cinéma Marivaux à Bruxelles, perpétré lui aussi par le Corps mobile des partisans de Bruxelles, sous la direction de Todor Angheloff et Ferenez Kovacs.
Le rôle des femmes
Les femmes sont particulièrement représentées parmi les résistants juifs : elles sont 274 à avoir été reconnues, soit 23,54 % de la résistance juive. Ce taux est nettement supérieur aux 10 à 15 % enregistrés pour l'ensemble de la résistance belge. Le fait que la résistance juive puisse être considérée comme majoritairement de gauche explique en partie cette différence. En effet, d’un point de vue idéologique, les femmes se sont vu attribuer un rôle plus important dans les milieux de l’activisme politique avant et pendant la guerre. Durant l’entre-deux-guerres, au sein de la communauté juive, les femmes étaient très actives dans les mouvements communistes et sionistes (de jeunesse). Des dizaines d’entre elles se sont, par exemple, rendues en Espagne pendant la guerre civile espagnole pour y apporter leur aide en tant qu’infirmières. Par ailleurs, le type de résistance dans lequel les femmes ont été impliquées a pu jouer un rôle. Elles sont très présentes au sein des réseaux clandestins qui cachent d’autres Juifs, ainsi que dans des activités d’espionnage. Il s’agit là d’une forme de résistance particulièrement importante dans le contexte juif.
Les femmes juives ont endossé toutes sortes de rôles au sein de la résistance. Elles ont entrepris des missions périlleuses au sein d’organisations de résistance paramilitaires. Ainsi, les sœurs Roza et Frantiska Safar-ova ont, par exemple, servi d’officiers de liaison pour les PA. Elles ont transporté des explosifs, démonté des armes et mené des actions de sabotage. On retrouve également de nombreuses juives parmi les membres du Travail Allemand, devenu plus tard l’Österreichische Freitheitsfront. Ce groupe transnational composé de militants autrichiens et allemands mène des activités d'espionnage et de démoralisation de l'armée allemande. Estera Tencer, une enseignante de maternelle de nationalité autrichienne ayant fui son pays, fait notamment partie de ce réseau. Avec ses camarades, elle a réussi à infiltrer les services administratifs allemands.
Droits d'auteur : Droits réservés
Légende d'origine : Régine Krochmal, s.d.
Bruxelles versus Anvers
Bien que ce soit dans la région d'Anvers que vivait, fin 1940, la plus grande communauté juive de Belgique (plus de 43 %), des recherches récentes montrent que seul un quart des Juifs engagés en résistance vivaient à Anvers. Cela s'explique probablement par le climat particulièrement répressif et antisémite qui régnait dans la ville portuaire et par le fait que, pendant la guerre, de nombreux Juifs ont quitté Anvers pour se cacher à Bruxelles ou ailleurs. La résistance armée juive opère en effet principalement à Bruxelles. Le Corps mobile des partisans de la capitale est majoritairement composé de Juifs - hommes et femmes. À Anvers, une compagnie juive des PA est également active. La cellule est placée sous le commandement de Simon Israël Helfgott. Le 27 avril 1943, Helfgott et ses hommes commettent un attentat meurtrier contre Oscar Raschaert, un officier de la Zwarte Brigade (Brigade noire), près du Palais des sports. Helfgott, lui-même, trouve la mort dans la fusillade qui s’en est suivie.
Des résistants juifs sont également actifs en dehors de Bruxelles et d’Anvers. Ainsi, Youra Livschitz est l’un des trois hommes qui ont réussi à arrêter le 20e convoi entre Wespelaar-Tildonk et Hambos. Des sections locales du Comité de Défense des Juifs ont également vu le jour à Liège et à Charleroi. Ces sections se sont spécialisées dans des activités de soutien aux personnes en fuite, par la fabrication de faux papiers d'identité ou de cartes de rationnement, ainsi que par la diffusion de presse clandestine, y compris quelques tracts en yiddish afin que les nouvelles relatives à la guerre touchent le plus grand nombre de Juifs possible.
Collection : Fonds Gourary (KD_00065), KD_00065_000019
Légende d'origine : Des membres du Mouvement national belge (BNB-MNB) se réchauffent près d'un feu alors qu'ils montent la garde au port d'Anvers peu après la libération. Le résistant juif Alexandre Gourary faisait partie du groupe.
Légende d'origine : Unzer wort, n°17, oct. 1943
Bibliographie
Frenk Jeannine Levana, “Le Linké Poalé Zion et la Résistance en Belgique durant la Seconde Guerre mondiale”, Cahiers de la mémoire contemporaine, 12 (2016), 63–98, Le Linké Poalé Zion et la Résistance en Belgique durant la Seconde Guerre mondiale.
Partisans armés juifs. 38 témoignages, Bruxelles, 1991.
Stamberger Janiv en Styven Dorien, “Joods verzet in Antwerpen (1940–1944)”, in: Nico Wouters en Frank Seberechts (ed.), Stad in Verzet. Antwerpen tijdens de Tweede Wereldoorlog, Tielt, 2024, 223-254.
Steinberg Maxime, L’étoile et le fusil, 4 volumes, Bruxelles,1983-1986.
Steinberg Maxime et Gotovitch José, Otages de la terreur nazie : le Bulgare Angheloff et son groupe de Partisans juifs, Bruxelles, 1940-1943, Bruxelles, 2007.
Unzer wort, Unzer Wort | The Belgian War Press





