Dans l’immédiat après-guerre, la Belgique accorde peu, voire aucune, attention spécifique au sort de la population juive. La mémoire nationale se concentre avant tout sur la résistance, les prisonniers politiques et le patriotisme belge. La persécution à l’encontre des Juifs et des Juives, la Shoah, n’est perçue que comme l’une des nombreuses tragédies de l’occupation. Comment la Belgique est‑elle passée de ce silence d’après-guerre à une véritable culture de commémoration et à un travail historique approfondi ? Et où en sommes‑nous aujourd’hui ?
Le silence d’après-guerre et les formes internes de commémoration (1945-1960)
Lorsque les rares survivants et survivantes des camps reviennent en Belgique, ils et elles retrouvent une société avant tout préoccupée par la reconstruction et par la répression des individus ayant collaboré. Lors des cérémonies officielles, on célèbre la résistance. Lorsque des victimes juives sont évoquées, elles sont souvent intégrées à la catégorie générale des « prisonniers politiques », alors même que beaucoup – faute de nationalité belge – ne bénéficieraient jamais de cette reconnaissance. Le monument juif érigé en 1945 au Tir National à Schaerbeek et la plaque commémorative dédiée en 1946 à la résistante et héroïne Mala Zimetbaum, apposée sur sa maison dans la rue Marinis à Borgerhout, en sont des exemples. Le fait que Breendonk devienne immédiatement un lieu central de la mémoire collective illustre également ce déséquilibre. En revanche, celles et ceux qui ont aidé des personnes juives pendant la guerre sont honoré·es et reconnu·es publiquement. Le 5 mai 1946, par exemple, le Conseil des Associations Juives de Belgique organise un gala au Palais des Beaux‑Arts de Bruxelles pour exprimer sa gratitude envers la population belge en général, et envers la reine Élisabeth en particulier.
Le sort spécifique des victimes juives – persécutées et assassinées pour ce qu’elles sont, et non pour ce qu’elles ont fait – n’est pas reconnu comme une réalité singulière par l’État belge. Beaucoup de survivants et survivantes des camps choisissent d’ailleurs de ne pas reconstruire leur vie en Belgique et partent s’établir ailleurs. Parallèlement, le pays compte aussi un nombre important de personnes juives ayant survécu sans avoir été déportées, grâce à la clandestinité ou ayant trouvé refuge à l’étranger. Les survivants et survivantes ayant perdu une grande partie – voire la totalité – de leurs proches et de leurs biens doivent rebâtir leur existence à partir de zéro, marqués physiquement et psychiquement. Leur vécu suscite peu d’écoute. Seuls ceux et celles qui ont été détenu·es à la caserne Dossin et ont échappé à la déportation font entendre leur voix, organisant les premières commémorations et plaçant les premières plaques.
Collection : Collection Ch. Nobels
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Légende Web : Les participants au pèlerinage rendent hommage aux déporté·es au monument situé devant la caserne Dossin, à Malines, s.d. [fin années '50].
Collection : Collection Dora Lipszyc
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Légende Web : Participants à la cérémonie d'installation de la plaque commémorative en l'honneur de Mala Zimetbaum à Anvers, 1946.
La mémoire de la Shoah est, dans un premier temps, portée exclusivement par la communauté juive elle‑même. Beaucoup considèrent que préserver les traditions et pratiques religieuses juives – en particulier pour les enfants et les jeunes – constitue une forme d’hommage ou de monument symbolique pour les disparu·es. Les survivants, survivantes et les familles endeuillées se regroupent dans diverses organisations, non seulement pour honorer leurs morts, mais aussi – et souvent d’abord – pour obtenir reconnaissance et réparation, régulariser leur séjour et échapper aux mesures discriminatoires liées à leur nationalité (c’est notamment le cas pour les personnes de nationalité allemande).
Cette reconnaissance en tant que victimes constitue une condition préalable à l’émergence d’une mémoire plus largement partagée et d’une véritable culture commémorative. Pour les victimes elles‑mêmes, c’est une condition sine qua non pour pouvoir entrer dans un processus de mémoire. Pour le dire de manière franche : on ne commence pas par ériger une plaque ou un monument lorsque l’on n’a pas (encore) de toit, que l’on souffre de graves séquelles physiques et psychiques, et que l’on doit survivre dans une extrême précarité.
C’est l’Association des anciens Détenus de la Caserne Dossin (ADM), fondée en janvier 1945, qui inaugure les premiers monuments dédiés à l’ensemble des victimes juives. Les fondateurs et fondatrices de cette organisation ont été détenu.e.s, pour des durées variables, à la caserne Dossin sans avoir été déportés (la destination de la plupart des trains de déportation au départ de Dossin, Auschwitz-Birkenau, a été libérée le 27 janvier 1945 ; le rapatriement des rares survivants s'est principalement déroulé au printemps 1945). Ils et elles ne sont en outre pas représentatif·ves de la population juive de Belgique, dont seulement 6% possédait la nationalité belge : cinq des sept membres fondateurs sont en effet de nationalité belge, les deux autres sont de nationalité polonaise.
Dès le 23 décembre 1945, l’association organise une soirée de gala pour rendre hommage à la résistance belge. À cette occasion, la reine Élisabeth, le cardinal Van Roey et Monseigneur Kerkhofs
– évêque de Liège –, se voient décerner des médailles de reconnaissance pour l’aide qu’ils ont apporté à des personnes juives durant l’Occupation. Le 28 septembre 1947, en présence une nouvelle fois de la reine Élisabeth et de nombreuses personnalités, un monument en mémoire des victimes juives est inauguré au cimetière d’Etterbeek (il est transféré par la suite au cimetière de Kraainem le 1er septembre 1971). Moins d’un an plus tard, la même organisation – qui a changé de nom en mars 1948 pour devenir Le Souvenir juif en Belgique – dévoile une plaque commémorative à la caserne Dossin, à Malines. Bien que la cérémonie du 30 mai 1948 se déroule en présence du ministre de la Santé publique, Alfons Verbiest, du bourgmestre de Malines, Antoon Spinoy, de représentants militaires et d’un envoyé du Prince‑Régent, elle attire nettement moins de public et est bien moins solennelle que celle organisée à Etterbeek.
Depuis 1957, un pèlerinage annuel est organisé à la caserne Dossin pour commémorer les hommes, les femmes et les enfants qui y ont été rassemblé·es avant leur déportation. La cérémonie est mise sur pied par l’Union des Déportés Juifs et Ayants Droit en Belgique (future Union des Déportés Juifs en Belgique, UDJB), une association fondée en 1953 et constituée trois ans plus tard dans le cadre des réparations allemandes.
Elle s’inscrit donc dans une logique claire : d’abord la reconnaissance du statut de victime, ensuite la mémoire et la commémoration. Le 19 avril 1970, le Monument national aux Martyrs juifs de Belgique est inauguré à Anderlecht. Bien qu’il ait été conçu pour être accessible quotidiennement, il sera fermé afin de prévenir les actes de vandalisme, devenant de facto un monument essentiellement interne à la communauté juive.
Collection : Collection Maurice Pioro
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Légende Web : Les survivants des camps Henri (Chil) Elberg (à gauche, avec une casquette de camp), Adolphe Garfinkel (à gauche, en uniforme) et Mozes Garfinkel (à droite, en uniforme) posent lors du deuxième pèlerinage à la caserne Dossin, près du monument dédié aux déportés, à Malines, le 21 septembre 1958.
Collection : Collection Maurice Pioro
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Légende Web : Le deuxième pélerinage à la caserne Dossin, au monument dédié aux déportés, Malines, 21 septembre 1958.
Collection : Collection Ch. Nobels
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Légende Web : Les participant·e.s au pèlerinage à la caserne Dossin portent une pancarte appelant à commémorer les déporté·es, Malines, s.d. [fin années '50].
Le fait que la commémoration des victimes juives ait été, dans un premier temps, une affaire interne – d’individu juif à individu juif – apparaît également dans l’ensemble des plaques et monuments installés en Belgique jusqu’à la fin des années 1980. Sur les trente-six recensés, seuls six sont visibles depuis la rue. Quatorze se trouvent dans des espaces extérieurs fermés, comme des cimetières juifs. Deux ont déjà été retirés. Les quatorze autres sont situés à l’intérieur de bâtiments (synagogues, bourses du diamant, centres communautaires juifs, maisons pour enfants ou pour personnes âgées) et ne sont donc visibles que lorsque ces lieux sont ouverts au public.
Le message mémoriel s’adresse ainsi, en premier lieu, à la communauté des victimes, c’est‑à‑dire à la communauté juive elle‑même. Le fait que la majorité de ces trente-six monuments et plaques aient été érigés dans l’immédiat après‑guerre – quatorze entre 1945 et 1950 – montre clairement qu’il n’y eut jamais de « silence » sur la Shoah au sein de la communauté juive. Ce silence, profond et assourdissant, se trouve plutôt dans la société belge au sens large.
L’éveil progressif d’une conscience sociétale plus large et le travail pionnier de Steinberg (1960‑1980)
Le contexte international joue un rôle déterminant dans l’évolution de la culture mémorielle en Belgique. Le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961, puis la diffusion en 1978 de la série télévisée américaine Holocaust, font entrer dans les foyers belges la spécificité de l’extermination des Juifs et Juives. Dans les années 1980 et 1990, les documentaires de Maurice De Wilde sur la guerre et la série De laatste getuigen (« Les derniers témoins ») de l’historien Lukas Vander Taelen contribuent à recentrer l’attention sur le volet belge de cette histoire. Par ailleurs, la montée du négationnisme – niant la réalité des chambres à gaz – oblige la société à défendre plus fermement les faits historiques.
Malgré ces évolutions, il faut encore attendre avant de voir émerger une culture de commémoration largement partagée et un véritable champ de recherche scientifique consacré à la persécution des personnes juives en Belgique. Alors que l’étude académique de la Shoah se développe à l’international après le procès Eichmann – surtout dans les années 1970 et plus encore dans les années 1980 – le sujet reste pendant des décennies un angle mort de la recherche dans les universités belges. Même les premiers témoignages, comme ceux de Jos Hakker (La mystérieuse Caserne Dossin. Le Camp de Déportation des Juifs) et d’Hélène Beer (Salle 1), sont accueillis avec peu d’intérêt.
Cette situation s’explique en partie par le contexte belge. Aux Pays‑Bas, un centre de recherche sur la Seconde Guerre mondiale est créé dès 1945 (l’actuel NIOD), tandis qu’en Belgique il faut attendre 1967 pour voir naître l’institution qui deviendra le CegeSoma. Le Centre National des Hautes Études Juives, fondé à Bruxelles en 1959, confie certes quelques projets de recherche, mais ceux‑ci débouchent sur des travaux isolés, comme l’étude controversée Les Belges face à la persécution raciale
1940‑1944 (1965) de la sociologue Betty Garfinkels ou le mémoire de Lucien Steinberg intitulé Le Comité de Défense des Juifs en Belgique (1973). La première publication s’inscrit dans une tendance de glorification des témoins qui ont aidé des individus juifs pendant la guerre. De plus, la population juive en Belgique était relativement réduite par rapport à d’autres pays soumis au régime nazi, ce qui oriente l’attention des chercheurs et chercheuses vers des communautés plus massivement touchées. Les barrières linguistiques constituent également un frein à un intérêt académique portant sur ce sujet.
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Légende Web : L'ouvrage "La mystérieuse Caserne Dossin" (1944) par Jos Hakker.
L’historiographie de la Shoah ne prend véritablement son essor qu’au cours des années 1980, et encore : il s’agit uniquement d’initiatives individuelles, en marge des institutions universitaires. Maxime Steinberg, lui‑même un enfant juif caché et véritable précurseur, publie entre 1983 et 1986 son étude révolutionnaire en plusieurs volumes, L’Étoile et le Fusil. En tant que chercheur indépendant, il est le premier à analyser en détail les mécanismes d’extermination en Belgique, montrant comment l’occupant allemand a identifié, isolé et déporté la population.
En 1982, Steinberg publie avec Serge Klarsfeld, chercheur français et juif lui aussi, le Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique, une liste nominative des personnes déportées depuis la caserne Dossin à Malines. Pour la première fois, le grand public peut apercevoir l’ensemble des noms des déporté·es de Malines et mesurer l’ampleur du drame qui s’y est déroulé, tant du point de vue du récit historique que du nombre de victimes.
Malgré ces avancées, la recherche reste limitée. Lorsque Dan Michman demande dans les années 1980 à Yad Vashem de préparer un volume consacré à la Belgique dans la série The History of the Holocaust, il constate que, hormis Steinberg, personne ne travaille réellement sur le sujet et qu’aucune publication ne permet de fonder un ouvrage de synthèse. Un congrès est donc organisé pour stimuler de nouvelles recherches, tant parmi des spécialistes confirmés que de jeunes chercheurs et chercheuses. Intitulé The Holocaust Period in Belgium, il se tient à la Bar‑Ilan University de Ramat Gan du 29 mai au 1er juin 1989 et donne lieu à deux publications : Les Juifs de Belgique. De l’immigration au génocide, 1925‑1945 (1994) et Belgium and the Holocaust. Jews, Belgians, Germans (1998).
D’un oubli total à une reconnaissance officielle et des recherches menées par l’État (1990-présent)
L’histoire de la Shoah en Belgique est aujourd’hui indissociable de la caserne Dossin à Malines, lieu de rassemblement d’où ont été déporté·es 25 490 Juifs et Juives ainsi que 353 Roms et Sinti, principalement vers Auschwitz‑Birkenau. Pourtant, après la guerre, l’histoire de ce site sombre dans l’oubli pour le grand public, malgré la plaque commémorative apposée sur la façade et le pèlerinage annuel. Pendant plusieurs décennies, la caserne retrouve une fonction militaire ou reste en partie inoccupée.
En 1986, un monument composé de six rails de chemin de fer est inauguré à hauteur de la plaque de 1948. La raison en est la construction du ring autour de Malines, qui entraîna l’arrachage et la suppression de la voie ferrée longeant la caserne. Six rails sont récupérés pour former un monument aux six barres inégales, symbolisant les quelque six millions de victimes juives.
Le 11 novembre 1996, le « Musée juif de la déportation et de la résistance » ouvre ses portes dans l’aile avant du bâtiment. Des milliers de visiteurs et visiteuses, principalement des élèves, viennent découvrir ce petit musée installé sur un lieu de mémoire historique. Rapidement, l’espace devient cependant trop étroit. L’accroissement de la conscience publique autour de la Shoah, combiné à la montée de l’extrême droite en Flandre, donne l’occasion de créer l’actuelle Kazerne Dossin : mémorial, musée et centre de documentation sur la Shoah et les droits humains.
En novembre 2012, un grand musée entièrement neuf, doté d’une vaste exposition permanente, ouvre ses portes en face du bâtiment historique. Associé à un mémorial, un centre d’archives à un centre de recherche installés dans la caserne d’origine, cet ensemble marque l’institutionnalisation définitive de la mémoire de la Shoah en Belgique.
À l’initiative du Forum des Organisations juives, un monument commémoratif dédié aux victimes juives est installé en 1997 à Anvers sur le terre‑plein central de la Belgiëlei, à l’angle de la Mercatorstraat, juste en face des voies ferrées. Depuis lors, une cérémonie annuelle de commémoration y est organisée.
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Légende d'origine : Pavé de mémoire Icyk Perelsztajn, rue Haute, 96.
En 2007, les premiers Stolpersteine (« pavés de mémoire ») sont posés en Belgique. Ce projet, imaginé par l’artiste allemand Gunter Demnig, crée des lieux de mémoire à l’échelle humaine : une pierre pour une victime juive, dont le nom et le prénom, gravé dans la pierre, peut être vu et devenir objet de mémoire par quiconque passe devant.
Parallèlement à ces évolutions dans le paysage mémoriel, de profondes transformations se produisent dans la recherche sur la persécution des Juifs et Juives. L’attention se déplace des bourreaux allemands vers le rôle des autorités belges : bourgmestres, police, administration. De 1997 à 2001, la Commission d’Étude Buysse I effectue des recherches sur le sort des biens appartenant à la population juive pendant la Seconde Guerre mondiale. Son rapport, publié en 2001, conduit à la création de la Commission d’Étude Buysse II, chargée de l’indemnisation des victimes individuelles ou de leurs héritiers. Elle est active de 2001 à 2008.
Une nouvelle étude pionnière, à l’impact considérable, est la publication en 2000 de la thèse de doctorat de l’historien Lieven Saerens, Vreemdelingen in een wereldstad (« Etrangers dans la Cité. Anvers et ses Juifs 1880-1944 »). Saerens y dresse un portrait détaillé d’Anvers et de sa population juive entre 1880 et 1944, analysant à la fois la croissance de cette communauté et celle d’un antisémitisme tout aussi croissant.
Un projet de recherche dirigé par Jean‑Philippe Schreiber et Rudi Van Doorslaer aboutit en 2004 à la publication de l’ouvrage Les curateurs du ghetto. L’Association des Juifs en Belgique sous l’occupation nazie.
En 2007, le CegeSoma publie les résultats de son rapport de recherche, commandité par le Sénat de Belgique, sur l’implication des autorités belges dans la persécution de la population juive. Le rapport paraît sous le titre La Belgique docile. La conclusion est sévère : les autorités belges ont adopté pendant la guerre une attitude « docile », ce qui a considérablement facilité les déportations. Cette étude mène à des excuses officielles. En 2012, le premier ministre de l’époque, Elio Di Rupo, présente au nom de l’État belge des excuses pour la complicité des autorités nationales dans les déportations. Par la suite, les bourgmestres de Bruxelles et d’Anvers font de même pour le rôle la police locale dans les rafles.
En 2009, l’historienne allemande Insa Meinen publie son étude sur la Shoah en Belgique, centrée principalement sur l’occupant allemand et ses responsabilités dans la persécution et le génocide. L’ouvrage Le rail belge sous l’Occupation (2024) de Nico Wouters, directeur du CegeSoma est également un jalon important. Toujours commandité par l’État, il examine le rôle de la SNCB dans les déportations pendant la Seconde Guerre mondiale.
Il faut attendre la publication en 2017 de Dossin, l’antichambre d’Auschwitz par Laurence Schram pour disposer d’une première étude approfondie consacrée à la caserne Dossin. L’attention croissante portée à la période d’après-guerre a déjà donné lieu à la publication de deux ouvrages : Bâtir le lendemain. L’Aide aux Israélites Victimes de la Guerre et le Service Social Juif de 1944 à nos jours de Catherine Massange, et Laten we hun lied verder zingen. De heropbouw van de joodse gemeenschap in Antwerpen na de Tweede Wereldoorlog (1944‑1960) (« Continuons de chanter leurs chansons. La reconstruction d’une communauté juive à Anvers après la Seconde Guerre ») de Veerle Vanden Daelen.
Les recherches récentes de Janiv Stamberger et Dorien Styven se concentrent quant à elles sur la résistance juive. De nombreux sous‑thèmes – comme la mise le travail forcé de la population juive de Belgique dans le Nord de la France, le Comité de Défense des Juifs, ou encore l’Association des Juifs en Belgique – font désormais l’objet de recherches. Les pièces du puzzle s’assemblent peu à peu, des décennies après les faits, et les chercheurs et chercheuses prennent conscience à la fois des éléments perdus et de ceux qui peuvent encore être retrouvés.
Sinti et Roms : un groupe déporté et racialisé tombé dans l’oubli
Il est cependant important de s’arrêter sur la commémoration et les recherches concernant un second groupe que les nazis déportent pour des raisons raciales. Le sort des 353 Sinti et Roms déporté·es depuis la caserne Dossin est en effet longtemps resté méconnu dans la mémoire de la Seconde Guerre mondiale.
L'historien José Gotovitch, lui‑même enfant caché, publie en 1976 le premier article consacré à l’extermination des Sinti et Roms de Belgique. La première plaque commémorative qui leur est dédiée n’est inaugurée que le 3 juin 1995, à l’initiative du Vlaams Overleg Woonwagenwerk (« Concertation flamande sur les gens du voyage »), du Consistoire central israélite de Belgique, de l’Union des Déportés juifs et de Natan Ramet, fondateur du Musée juif de la déportation et de la résistance.
Ce n’est par ailleurs qu’en 2018 qu’apparaît une première étude approfondie sur les Sinti et Roms déporté·es depuis Malines : Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi Z du 15 janvier 1944. Son autrice, l’enseignante française Monique Heddebaut, travaille – tout comme Maxime Steinberg en son temps – en marge du monde académique.
Collection : Collection JMDV
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Légende Web : Photographie de la façade de la caserne Dossin, avec le monument aux déportés juifs à gauche et le mémorial aux victimes sinti et roms à droite, Malines, 1997
Conclusion
L’évolution de la mémoire et des recherches sur la persécution de la population juive de Belgique se caractérise par un parcours qui va du silence à la reconnaissance, d’un espace privé et interne centré sur la survie à une composante pleinement intégrée dans la mémoire nationale belge. Alors que le sort de cette population a été marginalisé dans l’historiographie nationale juste après la Seconde Guerre mondiale, il constitue de nos jours l’un des aspects les mieux étudiés et les plus largement commémorés de l’histoire belge du conflit.
Cette transformation a été rendue possible grâce à l’engagement infatigable des familles et des survivant.e.s, au courage des pionniers et pionnières du monde académique, et à la volonté de l’État de regarder en face les pages les plus sombres de son histoire. Pour les Sinti et les Roms, le chemin reste long et difficile, mais les initiatives se multiplient et contribuent progressivement à une sensibilisation accrue et à une attention sociale plus large envers toutes les personnes racialisées déportées depuis la Belgique durant la Seconde Guerre mondiale.
La mémoire et la recherche évoluent ainsi d’un souvenir « clos », reclus dans la sphère privée, vers une « mémoire publique », avec des monuments visibles dans l’espace urbain et une large attention portée à la Shoah auprès d’un public diversifié.
Bibliographie
Bruno Benvindo & Evert Peeters, Scherven van de oorlog. De strijd om de herinnering aan WO II. Anvers : De Bezige Bij/CegeSoma, 2011.
Daniel Dratwa, “Genocide and Its Memories : A Preliminary Study on How Belgian Jewry Coped with the Results of the Holocaust”, dans : Dan Michman (dir.), Belgium and the Holocaust. Jews, Belgians, Germans. Jerusalem : Yad Vashem, 1998, p. 523-557.
José Gotovitch, "Quelques données relatives à l'extermination des Tsiganes en Belgique" in Cahiers d'Histoire de la Seconde Guerre mondiale, IV, 1976, 1, journalbelgianhistory.be/en/system/files/article_pdf/cahiers_gotovitch_1976_1.pdf
Lieven Saerens, “Van vergeten naar gegeerd. Dossin en de Joodse herinnering”, Revue belge d’Histoire contemporaine, XLII (2-3), 2012, p. 138-169.
Eva Smets, De collectieve herinnering aan nazi-genocide in het joods en Belgisch-nationaal discours, 1944-1951. Thèse de licence non-publiée. Bruxelles : VUB, 2001.
Veerle Vanden Daelen, “Heropbouw en herinnering in de joodse gemeenschap te Antwerpen”, Fondation de la Mémoire Contemporaine, XI, 2014, p. 127-155.










