La Libération d’une grande partie de la Belgique en septembre 1944 ne signifie nullement, pour la population juive du pays, un retour immédiat à la vie ordinaire. Alors que la majorité de la population belge descend dans la rue, transportée de joie pour accueillir les troupes alliées, la communauté juive se trouve confrontée à une tout autre réalité. Pour elle, la fin de l’occupation marque simultanément le début d’une période de deuil, d’incertitude et de difficultés matérielles considérables. Léon Gronowski, qui a survécu à la guerre à Bruxelles, résume ce contraste saisissant dans son journal, daté du 3 septembre 1944 : « Tout le monde s’embrasse, c’est vraiment la fête […] je ne ressens pas encore la libération ; je suis malheureux et accablé […] mes proches sont toujours au camp. »
Durant la première année qui suit la Libération, l’histoire de la population juive de Belgique est une période complexe, marquée par les séquelles des déportations, obstacles administratifs, spoliation matérielle et une difficile reconstruction de la vie communautaire juive.
Collection : Collection Simon Gronowski
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Légende Web : Passage issu du journal intime de Léon Gronowski écrit en yiddish.
La Libération du territoire et des camps
Collection : Collection famille Kenis
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Légende Web : Des tanks alliés entrent dans la ville d'Anvers libérée.
La libération de la Belgique s’est déroulée de manière précipitée. Bruxelles est libérée le 3 septembre 1944, suivie par Anvers le lendemain, puis de Liège le 7 septembre. Cela ne signifie cependant pas la fin immédiate de la guerre : Anvers – la ville qui abritait avant la guerre la plus grande communauté juive du pays – est pendant des mois encore la cible de bombardements meurtriers par les V1 et V2.
Avec l’avancée des troupes alliées, le camp de Breendonk et la caserne Dossin sont également libérés début septembre 1944, mais la perception publique de ces deux événements diffère radicalement. Le camp de concentration de Breendonk reçoit d’emblée une large attention dans la presse nationale et internationale et devient rapidement un symbole national des atrocités nazies et du « martyre » belge.
La libération de la caserne Dossin à Malines – le camp de rassemblement d’où plus de 25 000 Juifs et Juives et plus de 350 Roms et Sinti ont été déportés – passe en revanche totalement inaperçue. Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1944, les gardes SS fuient la caserne dans la panique, abandonnant environ 550 personnes sans surveillance. Il n’y a aucune libération héroïque par les Alliés : les prisonnier·es ouvrent eux-mêmes les portes du camp et se retrouvent, après un bref moment de joie, confronté·es à une réalité brutale : la plupart n’ont plus de foyer où retourner. Leur histoire et leur sort sont pratiquement absents du récit de l’après-guerre. Le site historique sombre, lui aussi, dans l’oubli.
Entre septembre 1944 et avril 1946, des personnes soupçonnées de collaboration y sont incarcérées. À partir de 1948 et jusqu’en 1975, le bâtiment devient une école militaire d’administration et de finances, gérée par l’armée belge. Certains miliciens juifs effectuent même leur service militaire dans cette caserne.
Bien qu’une plaque commémorative en hommage aux juifs et juives déporté.es y soit apposée le 30 mai 1948, il faut attendre 1995 pour qu’une initiative similaire concerne les Roms et les Sinti. Le premier musée consacré à ce lieu historique n’ouvre ses portes au public qu’en 1996. Ainsi, l’unique camp de rassemblement SS pour les Juifs et Juives, les Sinti et les Roms sur le territoire belge reste, pendant des décennies, méconnu par la société belge.
Décalage temporel et bilan démographique
Collection : Collection Tobias Schiff
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Légende d'origine : Photo de Tobias Schiff en Salomon Klagsbald qui rentrent à Anvers, fin avril 1945.
Un autre aspect crucial – et profondément douloureux – de la Libération réside dans le décalage entre la libération du territoire belge et celle des lieux de déportation de la population juive. Alors que la Belgique est libérée en septembre 1944, les camps de concentration situés à l’Est restent encore des mois sous domination nazie. Auschwitz-Birkenau, destination finale de presque tous les convois partis de la caserne Dossin, n’est libéré par l’Armée rouge que le 27 janvier 1945.
Or, juste avant cette date, nombre de personnes détenues ont été forcées à entreprendre des marches de la mort vers des camps plus éloignés de l’avancée alliée. Les rares survivant·es de ces marches sont donc libéré·es encore plus tardivement. Des camps tels que Buchenwald, Bergen-Belsen ou Dachau ne sont de fait libérés qu’en avril 1945.
À l’automne 1944, ceux et celles resté·es en Belgique demeurent ainsi totalement dans l’ignorance du sort de leurs proches déporté·es. Beaucoup nourrissent l’espoir de leur retour et utilisent systématiquement l’expression « pas encore rentré·e » lorsqu’ils et elles déposent plainte pour collaboration ou espionnage auprès de la police. Ce n’est qu’à partir de mars 1945, lorsque les survivant.e.s sont rapatrié.e.s en Belgique, que la vérité – atroce – commence réellement à s’imposer. Ils et elles arrivent en effet souvent encore vêtus de leurs habits rayés de camp ou de manteaux militaires, gravement malades et profondément traumatisés.
Les récits qu’ils et elles apportent – sur les chambres à gaz, les expérimentations médicales et les marches de la mort – ébranlent l’espoir des familles restées en Belgique, jusqu’à le faire totalement disparaître. Sur les 25 843 personnes juives déportées depuis Malines, seules environ 1400 survivent aux camps, auxquelles s’ajoutent quelque 350 individus ayant réussi à s’échapper des convois. Peu à peu, le vocabulaire au sein de la communauté glisse de « pas encore rentré·e » à « pas rentré·e ».
Fin 1945, un bilan démographique est dressé. Sur une population juive d’avant-guerre d’environ 70 000 personnes, il n’en reste plus qu’environ 30 000 en Belgique. Parmi elles, 18 000 ont survécu à la guerre sur le territoire belge, la majorité dans la clandestinité. Environ 8000 Juifs et Juives sont revenu·es après s’être caché.e.s à l’étranger – en Suisse, au Royaume-Uni ou encore aux États-Unis. S’ajoutent enfin les individus survivants rapatriés des camps ainsi qu’un nouveau groupe de Displaced Persons (« personnes déplacées »), qui refusent ou ne peuvent retourner dans leurs pays d’origine en Europe de l’Est.
Ruines matérielles et discriminations administratives
Même si les lois antijuives et la persécution raciale prennent fin avec la Libération, les souffrances des victimes sont loin d’être terminées. Les séquelles des années de guerre – spoliations, perte d’emploi, interruption de la scolarité, exclusion de la vie quotidienne – continuent de peser lourdement sur les survivant·es. Les tendances antisémites au sein de la population ne disparaissent pas du jour au lendemain, et la compréhension ou l’empathie pour le traumatisme vécu est loin d’être acquise.
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Légende Web : La synagogue à la Van den Nestlei est saccagée le 14 avril 1941.
Les Juifs et Juives qui ont survécu se retrouvent confronté·es à des difficultés matérielles et pratiques immenses. Presque toutes et tous ont été dépouillé·es de leurs biens. Dans le cadre de l’opération dite Möbelaktion (« Opération Meubles »), les nazis ont systématiquement vidé les logements juifs, expédiant des meubles et effets personnels en Allemagne pour compenser les pertes subies par des civils allemands victimes des bombardements alliés. Les institutions juives ont subi le même sort : les écoles juives ne disposent plus ni de matériel pédagogique ni de mobilier, et les synagogues d’Anvers ont été pillées par l’occupant ou endommagées par la guerre. Les bâtiments laissés vacants ont été pillés tant pendant l’Occupation qu’après la Libération.
La plupart des Juifs et Juives en Belgique étaient locataires, mais les biens immobiliers appartenant à des personnes juives ont souvent été saisis pendant la guerre et sont occupés par d’autres au moment de leur retour. Les maisons et appartements loués ont, dans de nombreux cas, été attribués à de nouveaux locataires. Bien qu’un arrêté-loi de mars 1945 prévoie la possibilité pour les anciens locataires de récupérer leur logement, cela passe en réalité par des procédures judiciaires longues et éprouvantes, au cours desquelles des juges refusent parfois de donner raison aux plaignant·es de confession juive. La restitution de biens de valeur cachés ou confiés à des proches non juif·ves – les « dépositaires » – se heurte également à de nombreux obstacles. Beaucoup nient avoir jamais reçu ces objets ou exigent des preuves impossibles à fournir.
La perte d’outils et de machines rend la reprise d’activité économique presque impossible pour les travailleurs et travailleuses, artisan.e.s ou commerçant·es. Nombre de ces personnes se retrouvent dans une détresse financière totale. Et pour beaucoup, l’état physique et psychique est si dramatique qu’elles ne sont plus en mesure, pendant longtemps – voire pour le reste de leur vie – de retrouver une autonomie. Une aide psychologique pour affronter des traumatismes d’une telle ampleur est quasiment inexistante.
L’un des paradoxes les plus amers de la Libération réside dans l’exclusion administrative et la discrimination exercées par l’État belge à l’encontre de la communauté juive. À peine 10% de ses membres ont la nationalité belge. La majorité est d’origine polonaise, allemande ou autrichienne, ou a été déchue de sa nationalité par les nazis pendant la guerre. De ce fait, bien qu’ils et elles aient été victimes d’une persécution raciale spécifique, la plupart sont exclu·es des avantages et pensions liés au statut de « prisonnier politique ». Pour les Juifs et Juives ressortissant d'un pays ennemi – principalement d’Allemagne ou d’Autriche – la situation est encore plus tragique : juste après la Libération, l’État belge les considère à nouveau comme des « ressortissant·es ennemis » en raison de leur recouvrement de nationalité. Leurs comptes bancaires sont bloqués, leurs biens, placés sous séquestre, et certaines personnes sont même arrêtées par la police et internées dans des camps.
À Anvers, le bourgmestre Camille Huysmans tente d’intervenir en ordonnant à sa police de ne pas arrêter ces réfugiés et réfugiées, mais la mise sous séquestre de leurs biens demeure pendant des années un obstacle insurmontable à leur réintégration économique. En décembre 1944, le COREF (Comité Israélite des Réfugiés Victimes des Lois Raciales) est fondé pour venir en aide à ces personnes confrontées à une situation particulièrement difficile. Avec l’Aide aux Israélites Victimes de la Guerre (AIVG), le COREF œuvre pour que ces individus soient reconnus comme Juifs et Juives, et donc comme victimes du nazisme, plutôt que comme une menace potentielle pour le peuple belge d’après-guerre.
Ce n’est qu’en avril 1945 qu’une mesure permet aux Juifs et Juives originaires du Reich de demander un « certificat de loyauté civique », après quoi la mention « Allemand (non ennemi) » est apposée sur leur carte d’identité. Il faut attendre le 13 janvier 1947 pour qu’un arrêté-loi autorise ceux et celles ayant soutenu la cause belge et alliée – ou considéré·es comme ennemi.e.s par le régime nazi – à demander la levée du séquestre. La loi du 14 juillet 1951 établit enfin une réglementation définitive.
Heureusement, le Service du Séquestre, conscient de l’injustice faite à cette population allemande et autrichienne persécutée par le nazisme, avait déjà rendu avant 1947 à quelques catégories d’Allemands et d’Autrichiens la gestion de leurs biens en attendant une base légale plus solide. Mais toute cette lutte administrative ne fait que de remuer le couteau dans la plaie, désormais impossible à refermer.
Il est clair que pour réparer les mesures dictatoriales d’une puissance occupante, l’État de droit démocratique ne dispose que d’un arsenal limité. Les victimes de la persécution raciale en paient le prix fort. Dans presque tous les domaines de la restitution, elles sont laissées pour compte ou confrontées à des procédures interminables et épuisantes. La plupart des biens matériels ont disparu à jamais. Les indemnisations sont tardives voire inexistantes.
La reconnaissance juridique du décès présumé d’une personne déportée peut prendre des années. Cette régularisation n’a pas lieu dans les premières années suivant la Libération et entraîne de nombreux contrecoups pratiques : les héritages ne peuvent être transmis, et l’absence d’une date de décès présumé complique toute démarche successorale. À cela s’ajoute l’épreuve insoutenable de voir consigné dans un document officiel non pas la certitude du décès d’un·e proche, mais seulement une présomption – après des années d’espoir et de doute, dans l’attente d’un miracle. Le sort réel et les dernières heures de ces êtres aimés demeurent, dans la plupart des cas, à jamais inconnus.
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Légende Web : Camille Huysmans, bourgmestre de la ville d'Anvers (1933-1940; 1944-1946), apporte beaucoup de soutien à la communauté juive après la guerre.
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Légende d'origine : Tableau récapitulatif du Comité de Défense des Juifs de Charleroi en 1944.
La relance d'une aide sociale juive
Pour faire face à cette crise humanitaire majeure, le Comité de Défense des Juifs (CDJ), qui avait agi dans la clandestinité durant l’Occupation, devient en octobre 1944 une organisation nationale officielle d’assistance : l’Aide aux Israélites Victimes de la Guerre (AIVG).
Cette structure reprend également une partie des services sociaux mis en place pendant la guerre par l’Association des Juifs en Belgique (AJB), notamment les foyers pour enfants gérés par l’AJB.
Grâce au soutien financier du American Jewish Joint Distribution Committee (ou le « Joint »), l’AIVG coordonne depuis Bruxelles l’aide sociale dans tout le pays, avec des antennes à Bruxelles, Anvers (sous le nom Hulp aan Israëlieten Slachtoffers van de Oorlog, HISO) et Liège. Bruxelles est, après la Libération, la ville qui compte le plus grand nombre de Juifs et Juives – environ 4000 personnes y résident légalement – et c’est aussi la seule où les organisations juives ont pu continuer à fonctionner durant toute la guerre ; la synagogue y étant restée ouverte.
Il est donc nécessaire que Bruxelles devienne le centre névralgique de l’aide sociale juive. Anvers, qui avant la persécution abritait la plus importante communauté juive du pays, ne compte plus qu’une centaine de Juifs et Juives à la Libération. De plus, les bombardements de V1 et V2 (bombes allemandes) entre octobre 1944 et mars 1945 rendent la ville peu sûre. On estime que la population juive anversoise passe d’environ 1200 personnes quelques mois après la Libération à près de 2000 au cours de l’année 1945.
Grâce à l’importante aide financière du Joint, l’AIVG peut répondre aux besoins les plus urgents : nourriture, vêtements, hébergement pour les personnes rapatriées, ainsi que de petits prêts via des coopératives nouvellement créées pour aider les artisan·es à reprendre leur activité. L’AIVG met également sur pied un « Service des Recherches », où il est possible de consulter les listes de déportation dans l’espoir de retrouver une trace des proches. L’organisation délivre divers certificats administratifs (inscription au registre des Juifs et Juives, attestation relative au port de l’étoile jaune, etc.) et offre une aide administrative et juridique à ces personnes, souvent confronté·es à une bureaucratie écrasante et à la régularisation de situations rendues chaotiques par la guerre, comme les impôts impayés.
Les militaires juifs engagés dans les armées alliées jouent également un rôle dans cette aide sociale. De nombreux Juifs servent dans les armées américaine, britannique ou canadienne. Ils apportent une aide ponctuelle – colis alimentaires, vêtements, bougies – mais servent aussi de relais de communication essentiel. Beaucoup parlent le yiddish, ce qui leur permet de communiquer directement avec les survivants et survivantes d’Europe de l’Est présent·es en Belgique. Pour des personnes profondément traumatisées, ces soldats représentent un premier lien concret avec le monde extérieur.
Les soldats jouent aussi un rôle clé dans la renaissance spirituelle et sociale. Les premières célébrations religieuses – Yom Kippour et Hanoucca à l’automne 1944 – sont organisées conjointement par survivant·es et militaires, souvent dans des synagogues à moitié détruites ou dans des centres d’accueil. À Anvers, le premier office après la Libération est conduit par l’aumônier Jaffo, venu de Manchester avec les troupes alliées. À Liège, au printemps 1945, le rabbin militaire américain Brody organise avec le rabbin local Iosif Lepkifker un grand Séder de Pessa’h (un banquet rituel juif) réunissant soldats américains et survivant·es.
Ces moments partagés de deuil et de reconstruction créent des liens émotionnels intenses. Ils conduisent même à de nombreux mariages d’après-guerre entre soldats alliés et survivantes juives – les célèbres war brides (« mariages de guerre ») – en Belgique.
Collection : Collection Eli Ringer
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Légende Web : Eli Ringer enfant tenant la main à David Stein, un GI américain orthodoxe juif.
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Légende Web : Enfants orphelins juifs lors de la fête de Hanoucca en 1948, au home de Manaster.
La question des enfants cachés
Parmi tous les dossiers de l’après-guerre, aucun n’a été aussi chargé émotionnellement que celui des enfants
juifs orphelins – parfois surnommés les « enfants de l’oubli ». Au moment de la Libération, environ 500 enfants vivent dans les cinq foyers administrés par l’AJB, mais beaucoup d’autres ont survécu clandestinement en Belgique : près de 2200 enfants ont été cachés par le Comité de Défense des Juifs, plus de 1000 par les réseaux de l’abbé Joseph André, de Max‑Albert Van den Berg et du père Bruno Reynders, auxquels s’ajoutent encore d’autres groupements. Souvent, les parents ont eux-mêmes confié leurs enfants à des familles non juives, à des orphelinats ou à des couvents.
Après la Libération, une question cruciale se pose : que faire de ces enfants, et quand ? Faut‑il intervenir immédiatement ou attendre de connaître le sort des parents ? Et la réintégration dans la communauté juive doit‑elle primer sur les conditions matérielles ? Ces interrogations provoquent des conflits aigus, d’une part entre la communauté juive et les sauveteurs catholiques, et d’autre part au sein même des organisations juives. Certaines institutions catholiques refusent de rendre les enfants, surtout lorsqu’ils ont été baptisés ou qu’ils se sont profondément attachés à leurs familles d’accueil. Des affaires de tutelle doivent parfois être tranchées devant les tribunaux.
Au sein des organisations juives d’aide sociale, une lutte idéologique intense éclate. Pour les groupes religieux et sionistes, il est impensable que ces enfants grandissent en dehors de la tradition juive : une communauté déjà décimée ne peut, selon eux, se permettre de perdre encore sa jeunesse. Les organisations sionistes, soutenues par la Brigade juive de l’armée britannique, fondent à Marquain (Hainaut) une école agricole (hachshara) destinée à préparer les orphelins – dont beaucoup viennent de la région de Liège – à l’émigration vers la Palestine sous mandat britannique.
Les communistes juifs et les laïques de l’AIVG adoptent une position plus pragmatique : selon eux, les enfants bien intégrés dans leur famille d’accueil non juive devraient y rester, afin d’éviter un nouveau traumatisme. Durant la première année suivant la Libération, de nombreux nouveaux foyers sont créés pour accueillir les plus jeunes survivant·es de la Shoah dans un milieu juif. Au 31 décembre 1945, l’AIVG coordonne 11 foyers.
Les enfants de l’époque – les plus jeunes survivant·es – restent longtemps absents de la mémoire collective. Ce n’est qu’en 1991 qu’est fondée, au niveau international, la Hidden Child Foundation (« fondation des enfants cachés »), avec une section belge. À ce moment‑là, ces enfants sont devenus des grands‑parents. Au sein de la communauté, on avait d’abord écouté les survivant·es des camps et commémoré les nombreux morts. Ceux qui ont eu la "chance" de n'être pas déportés et qui ont survécu ont porté, pendant longtemps, leur histoire, leur douleur et leur traumatisme en silence ou dans l’intimité.
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Légende Web : Section maternelle de l'école Tachkemoni réouverte après la Libération.
La reconstruction de la communauté et d’une mémoire collective
Malgré tous les obstacles, la vie communautaire juive organisée renaît avec une étonnante rapidité. Le fait que la question des enfants et leur éducation soit considérée comme cruciale se reflète notamment dans l’ouverture, dès le 5 octobre 1944, d’une Verenigde Joodse School (« École juive unifiée ») à Anvers. Avant même la fin de la guerre, en mai 1945, les deux écoles juives anversoises – Jesode Hatora‑Beth Jacob et Tachkemoni – ont déjà repris leurs activités, même si le nombre d’élèves est désormais très réduit.
Le caractère religieux de la communauté anversoise se renforce après la guerre, tandis que dans le reste du pays cette dimension est moins visible. Les communautés juives reconnues d’avant-guerre reprennent leurs activités sous la direction du Consistoire central israélite de Belgique (CCIB), et un tissu associatif juif diversifié se reconstitue relativement vite. Cependant, la société belge dans son ensemble manque de reconnaissance pour le sort spécifique des Juifs et Juives. Dans les épurations et procès de l’après-guerre, c’est la trahison envers l’État belge qui est au centre des préoccupations et non la complicité dans la Shoah. Alors que les bourreaux de Breendonk sont sévèrement punis, de nombreux fonctionnaires et policiers ayant activement participé à la traque des personnes juives échappent à toute sanction.
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Légende Web : Commémoration du 26 septembre 1944 lors d'un rassemblement réunissant environ 2 000 soldats juifs. À la table d'honneur : le maire Anseele (quatrième en partant de la gauche) entouré à sa droite du rabbin Klepfisch, capitaine de l'armée polonaise ayant libéré la ville.
Au sein de la communauté juive, des preuves sont rassemblées contre les dirigeants de l’AJB et contre des collaborateurs juifs, mais lorsque ces dossiers sont transmis à la justice belge, ils sont finalement classés sans suite. Il est tout aussi révélateur que Kurt Asche, officier SS responsable de l’organisation des déportations de Juifs et Juives depuis la Belgique, ne soit condamné qu’en 1981 à Kiel. La justice et la condamnation des responsables de la persécution des personnes juives en Belgique ne sont donc pas une priorité après la Libération.
La culture mémorielle reflète elle aussi cette indifférence. Dans les premières années d’après‑guerre, aucune place n’est laissée à la persécution raciale dans les cérémonies nationales, entièrement dominées par la résistance armée et les prisonniers politiques. Les Juifs et Juives survivant·es rendent surtout hommage à leurs morts en marge des commémorations officielles, ou mettent en avant le rôle du mouvement de résistance juive, en célébrant par exemple les partisans juifs ou la figure de Mala Zimetbaum, héroïne de la résistance anversoise déportée et assassinée.
Cette persécution est également évoquée à travers l’hommage rendu aux sauveteurs et sauveteuses de confession non-juive, en particulier aux personnalités publiques comme la reine Élisabeth ou le cardinal Van Roey – dont on sait aujourd’hui qu’ils n’ont pas été de véritables héros de résistance. La reconnaissance de la caserne Dossin comme lieu central de la tragédie vécue par les Juifs et Juives en Belgique se fait attendre pendant des décennies.
Pour les survivant·es de confession juive, l’année de la Libération est en conclusion davantage une épreuve et une profonde désillusion qu’un moment de fête. Après des années de persécution, la Libération apporte de nouvelles inquiétudes et de nouveaux défis auxquels ils et elles ne sont pas préparé·es. Au lieu d’un rétablissement immédiat et d’un retour à la stabilité, les survivant·es doivent lutter – avec une communauté réduite à une fraction de sa taille d’avant‑guerre, au milieu de l’incompréhension, des obstacles administratifs et du manque de soutien de l’État – pour leur survie matérielle, pour retrouver leurs enfants, et pour reconstruire leur identité juive.
Bibliographie
Daniel Dratwa (red.), Libération et reconstruction. La vie juive en Belgique après la Shoah. Bruxelles : Musée Juif de Belgique, 1994.
Catherine Massange, Bâtir le lendemain. L'Aide aux israélites Victimes de la Guerre et le Service Social Juif de 1944 à nos jours. Bruxelles : Didier Devillez Editeur, 2002.
Catherine Massange, ‘La situation des Juifs en Belgique au lendemain de la Libération’, Les cahier de la mémoire contemporaine, 11, 2014, p. 105-126.
Veerle Vanden Daelen, ‘Het Leven moet doorgaan. De Joden in Antwerpen na de bevrijding, 1944-1945’, Cahiers d’Histoire du Temps Présent, 13-14, 2004, p. 141-145.
Veerle Vanden Daelen, Laten we hun lied verder zingen : De heropbouw van de joodse gemeenschap in Antwerpen na de Tweede Wereldoorlog (1944-1960). Amsterdam : Aksant, 2008.
Numéro thématique n°139 | Testimony Between History and Memory
La revue Getuigen/Témoin a consacré un numéro thématique (n°139) à l’occasion du 80ᵉ anniversaire de la Libération, entièrement dédié à la libération de la Belgique. Ce numéro couvre la période allant de septembre 1944 à la fin de l’année 1945 et propose des contributions sur la libération de la caserne Dossin (par Laurence Schram) et du fort de Breendonk (par Richard Menkis), sur les rencontres entre soldats juifs alliés et personnes survivantes anversoises (par Veerle Vanden Daelen), ainsi que sur la vie juive à Liège (par Thierry Rozenblum). L’ensemble est introduit par Veerle Vanden Daelen et Frédéric Crahay.





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