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"Aktion Sonnewende" ou Solstice d’été

Auteur : Colignon Alain (Institution : CegeSoma)

Depuis la signature du pacte germano-soviétique (23 août 1939), le Reich nazi et l’Union soviétique se retrouvaient associés en une étrange entente, les deux partenaires restant idéologiquement aux antipodes l’un de l’autre mais se trouvant pourtant bel et bien associés géopolitiquement et économiquement face aux « ploutocraties occidentales ». D’aucuns, à l’intérieur des deux systèmes, auraient même voulu pérenniser peu ou prou cette alliance…qui n’en était pas vraiment une. Mais à partir de l’automne 1940 au moins, la résistance coriace de la Grande-Bretagne et l’évolution globale du conflit vont en décider autrement : une ultime tentative d’accommodation diplomatique ayant échoué avec la « mission Molotov » (novembre 1940), l’invasion de l’URSS est décidée par Hitler. A partir de ce moment, les partis communistes autochtones d’Europe occupée ne sont plus qu’en sursis, et s’ils sont laissés provisoirement en paix, c’est uniquement dans un but tactique, histoire de ne pas éveiller les suspicions à Moscou…  

De l’antifascisme à la lutte « classe contre classe »

A l’instar de son « parti-frère » français, mais sur le mode mineur, le Parti Communiste de Belgique avait dû, à l’annonce du pacte germano-soviétique, opérer une volte-face et troquer en l’espace de quelques semaines, son antifascisme viscéral pour un retour dialectique à la lutte « classe contre classe » et à l’ultra-pacifisme de ses jeunes années. Un retour purement opportuniste impulsé depuis Moscou par les nécessités de la diplomatie internationale et qui ne correspondait certainement à son « habitus » profond. Mais discipliné, il obéit, s’enfonçant comme son vis-à-vis d’outre-Quiévrain dans une nouvelle phase d’isolement. Il n’en demeure pas moins suspect aux yeux des autorités belges comme en témoignent l’arrestation de communistes dans la vague des suspects du 10 mai 1940.

Après l’écroulement rapide des démocraties occidentales et l’occupation de la Belgique, un vaste champ de manœuvre s’ouvre pour les mouvements d’ « Ordre nouveau ». Quant au PCB, il est simplement toléré – à Bruxelles, la librairie des Amis de l’Union soviétique reste ouverte - par la Militärverwaltung… mais sa presse reste globalement interdite – à l’exception du journal anversois Ulenspiegel qui paraît jusqu’au 25 janvier 1941 - comme durant la « Drôle de guerre » sous le gouvernement Pierlot. Cela ne l’empêche pas de poursuivre de manière clandestine ou semi-clandestine ses publications de bulletins et de tracts sans être vraiment persécuté par une administration militaire allemande plutôt tolérante à son égard. Mais la Militärverwaltung n’est pas un monolithe :  dès octobre 1940, avec les premiers frémissements de la contestation sociale à l’approche de l’hiver, la Sipo-SD, organisme policier lié au parti nazi, voit déjà la main des agitateurs communistes dans cette vaguelette de grèves et son chef, Constantin Canaris, commence à faire « ficher » les militants communistes les plus actifs. Peu après son départ de Belgique, en avril 1941, il se vantera d’avoir constitué des fiches signalétiques  sur quelque 1.800 adhérents et cadres communistes en Belgique. Pourtant, jusqu’en mai 1941, la « M.V. » ne bouge pratiquement pas ; c’est à peine si elle fait procéder à l’arrestation de quelques militants trop échauffés, se risquant toutefois à faire embastiller en avril 1941 le député Jean Borremans ainsi qu’un cadre supérieur bruxellois : rien de comparable avec les centaines de militants néerlandais déjà arrêtés vers la même époque…Et cette ligne de conduite est maintenue au fil du mois de mai, malgré le côté spectaculaire de la « grève des 100.000 » secouant alors les bassins sidérurgiques wallons, alors que la présence des communistes y est aisément décelable, avec celle des socialistes de gauche. On le devine, cette mansuétude est purement tactique : faire croire à Moscou que l’Allemagne nazie privilégie toujours le modus vivendi  à l’affrontement. Cela n’empêche pas la police nazie de demander aux polices autochtones un petit coup de main pour repérer les éléments les plus subversifs. Ainsi, en mai 1941, l’autorité allemande demande au bourgmestre socialiste de Liège, Joseph Bologne et au procureur général Destexhe de leur fournir une liste des dirigeants et mandataires communistes ou d’extrême gauche de la région liégeoise. Après réflexions, ces notabilités locales obtempéreront, et elles auront peut-être été imitées ailleurs même si à cette heure il ne subsiste aucune trace d’un tel acquiescement en d’autres lieux « politiquement stratégiques » comme Anvers, Bruxelles ou Gand… Grosso modo, l’appareil d’Etat belge apparaît en effet peu impliqué dans cette vague d’arrestations.

Toujours est-il qu’à la veille du déclenchement de la guerre germano-soviétique, les organes de sécurité allemands peuvent se croire prêts pour opérer un grand coup de filet parmi les milieux « subversifs » de Belgique : ce sera, le 22 juin 1941,  l’ « aktion Sonnewende », l’« Opération Solstice d’été ».

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Institution : KBR
Légende d'origine : La Voix du Peuple, 25 août 1939, p.1.
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Institution : KBR
Légende d'origine : Het Vlaamsche Volk, 2 septembre 1939, p. 1

Un bilan somme toute mitigé ?

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Institution : Cegesoma
Légende d'origine : De Roode Vaan, juillet 1941, p.1
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Institution : Carcob
Légende d'origine : Le Drapeau rouge, 1er juillet 1941

Dès le petit matin du dimanche 22 juin, les polices allemandes commencent à effectuer la grande rafle prévue mais très vite apparaissent sur le terrain des défauts dans la coordination technique des arrestations. Curieusement, tous les cadres communistes ne sont pas prioritairement visés, hormis dans une certaine mesure les parlementaires ainsi que les militants les plus actifs (et les plus vite repérés) lors des grandes grèves du mois précédent. A Bruxelles, 54 membres du Parti se retrouvent arrêtés en fin de journée, mais la répression a finalement peu frappé les cadres supérieurs ou les responsables de Jeunesses communistes, une clandestinité parfois très relative ayant suffi à protéger des gens comme Xavier Relecom, Jef Van Extergem, Pierre Bosson, Constant Colin-et même Berei, l’  œil » de Moscou. Edgard Lalmand, en balade champêtre ce jour-là, a pu être prévenu avant de regagner son domicile et d’être appréhendé…Quant à l’avocat Jean Fonteyne, il a eu le temps de s’éclipser pour se réfugier chez un confrère. A Liège par contre, les pertes s’avèrent plus dramatiques. Julien Lahaut, Jean Terfve, Paul Renotte, éléments importants dans l’appareil clandestin du Parti se retrouvent bel et bien  derrière les verrous ; René Beelen, le secrétaire local des Jeunesses, a pu échapper au coup de filet en fuyant par les jardins de sa maison lors de la descente de police.









Au total, environ 400 personnes sont  appréhendées au cours de « Sonnewende », et pas uniquement des communistes. Dans le lot, il y a également des socialistes de gauche comme René Delbrouck, ex-« Jeune Garde Socialiste » et député P.O.B. de Liège, ainsi que quelques trotskistes et des membres du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes. Par rapport aux Pays-Bas (plus de 500 arrestations à cette occasion), le bilan semble très mesuré. Certes, les organes répressifs nazis crient victoire mais à vrai dire l’opération s’avère un fiasco. Sans doute par sous-estimation de la nocivité de l’adversaire sur le long terme, la direction nationale du Parti s’est retrouvée à peu près épargnée, et la presse clandestine communiste (Le Drapeau rouge, Clarté,…) continuera à paraître comme si de rien n’était. Mais l’Allemagne nazie n’est plus désormais un partenaire, même ambigu. Elle est redevenue plus que jamais l’ennemie mortelle de la « grande Patrie des travailleurs ». Et le P.C.B., selon ses moyens, va désormais le lui faire sentir… La résistance, jusqu’ici feutrée, va se faire de plus en plus sanglante. 

Bibliographie

De Jonghe Albert, « L'arrestation de communistes liégeois le 22 juin 1941 » in La Vie wallonne, 1980, LIV, p. 255-280.

Gotovitch, José, Du rouge au tricolore : Les communistes belges de 1939 à 1944 : Un aspect de l'histoire de la Résistance en Belgique, Bruxelles, CARCOB, 2018.

Pour en savoir plus

27948.jpg Articles Résistance Maerten Fabrice
268405.jpg Articles Front de l'Indépendance (Le) Maerten Fabrice