Blog

Commémorer la « bataille des Ardennes »?

Auteur : Billa Mathieu (Institution : Bastogne War Musem)

mathieu-billa.jpg

Mathieu Billa

Historien, Bastogne War Museum

En décembre et janvier prochains, diverses activités seront organisées en Ardenne pour commémorer les 75 ans de la bataille qui a touché de plein fouet la région durant l’hiver 1944-1945. Pourquoi autant de remous encore actuellement autour d’une bataille qui n’a concerné qu’une partie réduite du territoire national et dont le sort a rapidement été scellé (aux alentours de la Noël 1944, l’avancée allemande est définitivement stoppée près de Dinant) ?

Un engouement qui ne se dément pas

Force est de constater que l’intérêt du public pour ce que les Américains appelle « The Battle of the Bulge » reste important. En témoigne notamment la fréquentation des lieux de mémoire dans la zone concernée. Ces sites sont parcourus par un public venant de Belgique, d’autres pays européens ou des Etats-Unis notamment. Les Allemands sont de plus en plus nombreux mais leur nombre reste faible en comparaison avec les Américains qui représentent à titre indicatif plus de 11% des visiteurs du Bastogne War Museum (les Allemands atteignant la barre des 4%).

 

L’intérêt pour la bataille d’Ardenne aux Etats-Unis n’est plus à démontrer. C’est durant l’hiver 1944-1945 que l’armée américaine a livré un des plus grands faits d’armes de son histoire. A côté des moyens déployés - près de 600 000 Américains face à 400 000 Allemands – la bataille revêt un côté symbolique. Dès la fin de l’année 1944, l’armée et la presse américaine saisissent l’importance psychologique de ces affrontements sur l’opinion publique. Un battage médiatique se met rapidement en place autour de la petite ville de Bastogne. L’historien militaire Emile Engels avance que « pendant dix jours d’anxiété, le seul signe encourageant dans le journal du matin fut un petit cercle noir qui tenait dans le déferlement de la marée ennemie. Ce petit cercle noir s’appelait Bastogne. (…) La bataille du plateau de Bastogne prit une allure d’épopée. La ville n’entra pas seulement dans l’histoire mais dans la légende ».

 

bastogne-621685.jpg
Institution : CegeSoma
Collection : Fonds du Ministère des Affaires Etrangères : diverses photos de la région des Ardennes, avant et après l'offensive Von Rundstedt, [1940-1945]
Droits d'auteur : Droits réservés
Légende d'origine : Bastogne: après l'offensive de Von Rundstedt. Place du Carré. Cliché Commissariat Général du Tourisme Photo : Sergysels

A Bastogne mais aussi ailleurs

bastogne-29066.jpg
Institution : CegeSoma
Collection : Fauchen
Droits d'auteur : CegeSoma
Légende d'origine : Libération de Bastogne par les Alliés

Après les hostilités, la littérature, le cinéma, la télévision ou encore les jeux vidéo ne feront qu’entretenir voire renforcer la renommée de la localité. De Battleground-Bastogne en 1949 à Band of Brothers en 2001, le sujet n’en finit pas d’intéresser les producteurs qui flairent derrière ce nom vendeur une affaire juteuse. En août 2017 encore, Neil Widener et Gavin James, deux scénaristes de la 20th Century Fox, étaient en repérage en Ardenne en vue d’une future grosse production hollywoodienne sur la thématique.

 

Les coups de projecteurs réguliers dirigés vers cette bataille depuis près de 75 ans entretiennent sa mémoire en Amérique mais aussi en Europe, les productions cinématographiques et télévisuelles américaines aidant. De facto, on peut comprendre le développement d’un certain intérêt du public pour les commémorations de son 75e anniversaire. C’est plutôt positif pour la région mais non sans risque ! En effet, le danger d’entretenir voire de conforter une vision biaisée de l’histoire de la campagne d’Ardenne est bien réel. Le quidam en vient facilement à considérer que l’ensemble de la bataille s’est déroulé à Bastogne. Il est fort à parier que parmi la pléthore de publications allant sortir dans les librairies dans les mois à venir, un nombre important d’entre elles seront dédiées aux combats autour de la ville symbolique. Les autres actions défensives, menées sur la crête d’Elsenborn, à Stavelot, Saint-Vith, Manhay, Hotton ou encore au Grand Duché de Luxembourg dans les premiers jours de la bataille sont généralement moins mises en lumière alors qu’elles ont autant, voire davantage, pesé stratégiquement sur l’échec général de l’offensive allemande.

 

Les commémorations : une occasion de prospecter les zones d’ombre ?

Au niveau historiographique, la Bataille d’Ardenne a surtout été étudiée profondément sous l’angle militaire et régulièrement à partir des archives américaines. Généralement, le focus a été davantage mis sur les combats de décembre 1944 et moins sur les affrontements de janvier 1945 qui n’ont à notre connaissance pas encore été étudiés de manière exhaustive. A l’heure actuelle, peu, voire pas de publication détaillée non plus sur l’ensemble de l’effort britannique pendant la bataille. Peu de recherche sur la mémoire de la « Grande Bataille d’Ardenne » pour reprendre les mots d’Alain Colignon, auteur du seul article à notre connaissance sur le sujet. A partir des années 1980, les premières études plus locales centrées notamment sur les civils apparaissent. Le premier travail de synthèse sérieux sur les civils dans la bataille est publié en 2004 par Peter Schrijvers. Dix ans plus tard, une première publication sur les sinistrés voit le jour. Si le projecteur est véritablement braqué sur certaines zones, des parties de l’histoire de la Bataille d’Ardenne restent encore dans l’ombre voire dans une totale obscurité. Les commémorations mises en place en Ardenne auront-elles comme effet d’attiser la curiosité des historiens pour ces zones d’ombre ? Nous ne pouvons que l’espérer…

 

Ces commémorations ne sont pas toutes localisées au même endroit. Elles n’ont forcément pas toutes la même ampleur ni les mêmes objectifs. Celles de Bastogne à la mi-décembre durant le « Nuts Week-end » restent centrales par la symbolique de la ville mais aussi par les moyens déployés. D’autres cérémonies plus modestes sont organisées en d’autres endroits du champ de bataille en même temps ou à d’autres moments. La plupart s’entendent sur le fait qu’elles constituent l’ultime occasion de rencontrer les derniers vétérans. Une fois ces derniers témoins disparus, nous sommes en droit de nous demander à quoi ressembleront les commémorations postérieures et, surtout, comment la mémoire de cette page d’histoire continuera à évoluer.

 

Bibliographie

Billa, Mathieu, La Bataille des Ardennes. La vie brisée des sinistrés, Bruxelles, 2015.

Colignon, Alain, La « Grande Bataille d’Ardenne » pour mémoire, in Bulletin du cercle d’Hisoire et d’Archéologie Segnia, t. XXIV, vol. 4, 1999, p. 265-306.

Engels, Emile, Bastogne. Trente jours sous la neige et le feu, Bruxelles, 2004.

Schrijvers, Peter, The Unknow Dead. Civilians in the Battle of the Bulge, Lexington, 2005.

Réagir?

Ce billet vous interpelle.... Vous souhaitez réagir? Nous attendons vos remarques, commentaires et suggestions via belgiumwwii@arch.be